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Santé et travail, paroles de chômeurs, Dominique Lhuilier, Dominique Gelpe et Anne-Marie Waser

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    Santé et travail, paroles de chômeurs, Dominique Lhuilier, Dominique Gelpe et Anne-Marie Waser

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Publié le
2025-08-26

Cette note de lecture est également disponible en anglais (International Labour Review, vol. 164, no 3) et en espagnol (Revista Internacional del Trabajo, vol. 144, no 3).

Il est courant d’associer le travail à une dégradation de la santé, tant physique que mentale. Mais, le point de départ de cet ouvrage portant sur la France est le constat statistique d’une dégradation bien plus importante de la santé des chômeurs. En effet, ces derniers présentent une mortalité supérieure de 60 pour cent à celle des travailleurs en emploi ainsi que des risques de suicide trois fois plus élevés et une plus forte prévalence des cancers et des infarctus du myocarde. Quant au tableau de la santé mentale, il est tout aussi sombre que celui de la santé physique.

C’est dans cette triangulation entre travail, santé et chômage éclairée par la parole des chômeurs que réside la grande originalité de l’ouvrage dirigé par D. Lhuillier, D. Gelpe et A.-M. Waser. En effet, vu de la condition de chômeur, le travail apparaît sous un autre jour, au terme d’une enquête par recueil de récits de vie individuels et collectifs auprès d’une centaine de personnes. Cette approche du chômage inscrit donc paradoxalement l’ouvrage dans la collection éditoriale «Clinique du travail», renvoyant à une analyse du travail comme pouvoir d’agir dont l’expression et le développement sont au cœur de la santé des personnes.

Bienfaits du travail pour la santé, vus du chômage

Le travail structurant pour la vie sociale des individus

Vu du chômage, le travail ne se réduit pas à une source de contraintes inhérentes à un rapport de subordination du salarié à l’employeur, mais renvoie à un «contrat qui oblige» (p. 57), c’est-à-dire une forme de consentement à un encadrement du temps qui organise la vie. Cette organisation du temps est redoublée par une structuration des espaces, en ce qu’elle étend les espaces de la vie sociale des individus au-delà de la sphère la plus immédiate, à savoir la famille ou le voisinage. Cette dimension est particulièrement ressentie dans le cas des femmes, chez qui le travail fait figure d’«instrument d’émancipation» (p. 108) en termes de ressources et de levier contre l’enfermement dans la sphère familiale sous la domination du mari.

Cela conduit à identifier un «sexe du chômage» (chapitre 3), qui se caractérise en premier lieu, dans le cas des femmes, par un attachement au travail et fait vivre le repli sur la vie familiale comme une privation violente. La pression de la domination masculine est fréquemment au cœur de ce repli hors du travail, empêchant parfois la recherche même d’un emploi (cas de Nabila, pp. 109-110) alors que le travail est vu par la candidate à un emploi comme un moyen d’émancipation.

Le travail comme expression de ses capacités, source d’assurance de soi dans le regard des autres

Parce qu’il est fréquemment vécu comme une privation d’emploi, le chômage s’apparente, comme le suggère l’ouvrage, à ce que vivent dans le cours même de leur travail les «placardisés» (p. 71). Le cas de Diego (pp. 72-73) est ici éclairant: celui-ci a connu une situation particulièrement difficile de mise à l’écart, à son retour d’un congé maladie pour dépression, qui a renforcé sa perte d’assurance et ses symptômes dépressifs. Ainsi, il y a au cœur de l’activité professionnelle de Diego un «empêchement d’activité» (p. 74) qui pèse sur l’ensemble de l’existence, dans la mesure où il vient conforter ce que ressent déjà le chômeur.

Paradoxalement au regard d’une lecture du travail comme soumission à l’autorité de l’employeur, la mise au placard et le chômage se présentent comme des formes d’«incarcération» (p. 73) dans l’inactivité. Cela tient à la privation de toute mise à l’épreuve du réel, «avec ce qu’il contient de limitations, mais aussi de possibles» (p. 74). C’est loin de tout accompagnement dans une proximité sur la durée avec un professionnel, voire un psychologue, que le chômage prend sa dimension d’incarcération en ouvrant sur des processus autorenforçant de détérioration de l’image de soi-même et de perte de confiance. Cela fait écho aux évolutions du service public de l’emploi en France, qui font disparaître le contact personnel avec des agents du service, en privilégiant les contacts à distance par téléphone ou Internet, conjugués à des convocations à des rendez-vous sans autre finalité que le contrôle du chômeur.

Des maladies du travail au travail de santé, en passant par le chômage

Les contradictions entre le travail et la santé

Si, pour de nombreux chômeurs, le travail apparaît comme l’exercice d’un pouvoir d’agir dont ils sont empêchés, il est également une source de maladies et peut conduire, à ce titre, au chômage. En ce sens, il se présente tout à la fois comme un horizon thérapeutique dans la prise en charge des chômeurs et comme ce qui «rend malade» (p. 203). Suivant en cela les évidences les plus courantes, c’est sur le travail qui rend malade que s’ouvre l’ouvrage en exposant dans le premier chapitre une série de témoignages très différents sur la santé au travail, avant d’envisager trois types de parcours menant du travail à la maladie, puis au chômage.

Le premier type est celui qui commence par un emploi stable et une carrière ascendante, qui encouragent un surinvestissement du salarié dans le travail au détriment d’une attention à soi. Il renvoie à ce que le chapitre 1 désigne comme la santé sacrifiée par un épuisement tant physique que psychologique (burn-out), ou par un passage sous silence de symptômes susceptibles d’indiquer des pathologies graves. Cela conduit au licenciement lié au déclenchement de ces pathologies qui deviennent la cause de la perte d’emploi et du chômage.

Le deuxième est celui de l’usure du précariat qui tient à un enchaînement d’emplois à durée déterminée source de surinvestissement orienté vers un accès à la stabilité de l’emploi. Constamment repoussé dans un avenir indéterminé, l’emploi à durée indéterminée se retrouve finalement hors de portée après qu’un accident de santé a interrompu la trajectoire de la personne précaire. Il y aurait lieu ici de parler d’un enfermement dans la précarité, avant l’enfermement dans le chômage.

Enfin, le troisième touche à la difficulté même de l’insertion dans l’activité, en maintenant la personne dans des situations d’entre-deux pour lesquelles il s’avère délicat de distinguer le chômage de l’inactivité. C’est ce que vivent les not in employment, education or training (NEET, ceux qui ne sont ni en emploi ni en formation), lesquels représentent près de 13 pour cent des 15-25 ans en France. Les troubles de santé se manifestent tout au long du parcours, à travers des addictions allant de l’usage de substances psychoactives (SPA) aux jeux vidéo.

Les possibilités d’un rééquilibrage du rapport à soi par le chômage, en assumant les droits au temps libre, au soin et à la réflexion

Face à ces pathologies qui se développent à l’ombre du travail, le chômage peut apporter un premier retour sur sa propre santé, l’individu engageant une démarche de diagnostic et de soin tant en ce qui concerne les maladies somatiques que les maladies psychiques et les tensions dans lesquelles le travail l’a plongé. Il faut pour cela une forme d’installation dans le chômage, qui permette à la personne de retrouver ses marques et d’organiser son temps en fonction de ses propres besoins, comme le montre le deuxième chapitre. Dans le cas de chômeurs sortis d’une trajectoire valorisante, le travail a été une forme de trou noir absorbant la quasi-intégralité des aspects de l’existence. Le chômage, en étant progressivement accepté par la personne, peut conduire à se recentrer sur des dimensions essentielles comme, notamment, la famille et les enfants qu’elle a pu négliger. Il peut aboutir à la définition de nouvelles attentes à l’égard d’un futur emploi, en termes de domaine (avec une ouverture ou non sur les contacts avec autrui) ou de durée (en jouant sur le temps partiel et la modulation des horaires dans la semaine). Bref, la santé revient par une capacité à redéfinir la situation de travail et les attentes à son égard.

Une telle démarche correspond au travail de santé analysé dans le chapitre 6, relevant d’une attention à soi dans le travail lui-même – que la médecine de ville tend pourtant à écarter de l’horizon du soin de ses patients –, ou du moins à partir du chômage comme moment d’un retour sur soi. Un tel travail de santé prend la forme d’une reconstruction de soi, face à des maladies comme le cancer ou la dépression, s’accompagnant d’un aménagement de l’environnement.

Mais, dans cette démarche, les conditions mêmes de la rupture peuvent introduire des complications plus ou moins faciles à surmonter. En effet, l’existence d’un traumatisme lié à la rupture du contrat ferme les possibilités d’une reprise d’emploi sereine, dès lors qu’elle atteint en profondeur la confiance en soi du chômeur. Un tel traumatisme reste également très difficile à soigner, dans la mesure où il conclut l’expérience de travail qui mène au chômage par un problème qui a perdu, avec l’emploi, les conditions mêmes de sa résolution. On pourrait parler ici d’un spectre du travail qui hante le chômeur, se situant dans le cadre d’une violence plus ou moins sournoise, allant du harcèlement ou de la placardisation à la brutalité de la rupture.

L’importance de l’accompagnement dans le chômage et le retour à l’emploi

Ces difficultés à accepter le chômage sans honte, en connaissance de ses droits avec les accès au soin qui l’accompagnent, sont renforcées par le traumatisme éventuel de la rupture qui oblige le chômeur à dépasser une identité très pesante de victime. Elles requièrent, pour être surmontées, un accompagnement. Le dernier et septième chapitre en examine les différentes dimensions, à partir d’un constat initial: celui de la dématérialisation des démarches du chômeur qui se trouve soumis à des mécanismes de contrôle abstrait. L’accompagnement se doit alors d’être celui de personnes avec lesquelles il est possible d’échanger, de réfléchir, de prendre de la distance tout en engageant dans des actions de soin, de formation et de retour à l’emploi.

Cet ultime chapitre éclaire finalement le sens de l’ouvrage, après que le premier chapitre a montré la diversité des enchaînements travail, chômage, santé qui se dégage d’une première restitution des récits de vie. Il conduit à la conclusion marquée par un examen des politiques de l’emploi que l’on doit à Carole Tuchszirer, laquelle met en évidence les apports de l’expérimentation «Territoires zéro chômeur de longue durée» moins sur le terrain de la productivité que sur celui de l’accompagnement de personnes à la limite même de la population active. Dans ce cadre, l’accompagnement par les pairs (lui-même «accompagné» par des spécialistes de l’insertion) s’avère très utile, dans la mesure où il génère une reconnaissance mutuelle au cœur du travail comme coordination collective.

Au terme de ce propos, il convient de souligner le grand apport de cet ouvrage, malgré un tableau exagérément noir de la réalité actuelle du travail, du fait de son intensification ainsi que d’un enfermement dans des trajectoires écartant les individus du salariat stable. Le terme même de précariat, forgé comme analogon moderne du prolétariat marxiste par l’essayiste Guy Standing, crée plus de confusion que de clarté, en assimilant travail instable, informel, à temps partiel, mal rémunéré et toutes les situations de travail non décent. Les données de l’enquête emploi en France montrent le caractère central de l’emploi stable (entre 65 et 70 pour cent de la population active depuis les années 1960). La démarche d’accompagnement à laquelle aboutit l’ouvrage en sort singulièrement renforcée, la triangulation que forment le travail, le chômage et la santé se présentant comme un parcours de vie où l’accès à un emploi stable demeure possible et probable pour la plus grande part de la population active. Mais ce parcours, relativement fréquent, structure les attentes des travailleurs et permet de faire ressortir à quel point cette «épreuve d’évaluation»1 qui se joue dans le chômage est particulièrement cruelle pour ceux qui perdent un emploi stable conquis de haute lutte, leur imposant parfois de faire le deuil d’une vocation.

Claude Didry

Sociologue, directeur de recherche au CNRS, CMH/ENS

Notes

  1. François Eymard-Duvernay (dir.), Épreuves d’évaluation et chômage, Toulouse: Octarès, 2012.