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Emplois verts, transitions sur le marché du travail et protection sociale: analyse longitudinale pour le Viet Nam

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  • Emplois verts, transitions sur le marché du travail et protection sociale: analyse longitudinale pour le Viet Nam

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    Emplois verts, transitions sur le marché du travail et protection sociale: analyse longitudinale pour le Viet Nam

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Résumé

Les auteurs examinent les transitions vers l’emploi vert sur le marché du travail du Viet Nam ainsi que leur relation avec la protection sociale. À partir d’une approche fondée sur les tâches et des données d’une enquête longitudinale sur les forces de travail, ils constatent que les emplois verts restent limités et ne représentent que 15 pour cent de l’emploi total. Les taux de transition varient beaucoup en fonction des caractéristiques démographiques, les jeunes travailleurs et les femmes ayant plus de difficultés à accéder aux emplois verts. Le niveau d’éducation est aussi un facteur déterminant: les personnes ayant fait des études supérieures sont plus susceptibles d’accéder à des métiers verts. Quant à la couverture sociale, elle est positivement associée aux transitions d’un emploi brun ou neutre vers un emploi vert chez ceux qui ont fait des études supérieures, et négativement liée à la probabilité de passer d’un emploi vert à un emploi brun. En revanche, elle ne semble pas faciliter les transitions vers des professions vertes pour les travailleurs ayant un faible niveau d’éducation. Ces résultats soulignent la nécessité de mettre en place des cadres politiques intégrés combinant la protection sociale et l’éducation afin de promouvoir des transitions vertes inclusives dans les pays en développement.

Mots clés: emplois verts, marché du travail, protection sociale, éducation et formation, Viet Nam, développement économique et social, transition juste, analyse longitudinale

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Publié le
2026-03-02

Examen par les pairs

Les articles paraissant dans la Revue internationale du Travail n’engagent que leurs auteurs, de même que les désignations territoriales qui y sont utilisées, et leur publication ne signifie pas que l’OIT souscrit aux opinions qui y sont exprimées.

Titre original: «Green Jobs, Labour Market Transitions and Social Protection: Longitudinal Analysis for Viet Nam» (International Labour Review, vol. 165, no 1). Traduit par Laurence Rizet. Également disponible en espagnol (Revista Internacional del Trabajo, vol. 145, no 1).

                                                                                                                               

1. Introduction

La transition verte, qui suppose de passer de systèmes énergétiques à base de combustibles fossiles à des sources d’énergie renouvelables, est essentielle pour atténuer le changement climatique et promouvoir le développement durable. Quant aux emplois verts, dont la finalité est liée à la préservation ou la restauration de l’environnement, ils jouent un rôle central dans la réduction de l’empreinte humaine sur le milieu naturel et l’adaptation à ses effets néfastes1. Alors que le monde est confronté à la nécessité d’une réaction rapide et globale au changement climatique, les transitions vers les professions vertes apparaissent comme une stratégie clé pour renforcer la résilience écologique et assurer un avenir durable. Selon l’OIT, la transition vers une économie verte pourrait générer 24 millions de nouveaux emplois dans le monde d’ici à 2030, en particulier dans des secteurs tels que les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et l’agriculture durable (OIT, 2018). Néanmoins, cette transition est lourde de conséquences pour les marchés du travail, puisque la création de nouveaux emplois dans certaines entreprises et certains secteurs (par exemple les énergies renouvelables) va probablement aller de pair avec le licenciement de travailleurs dans d’autres (par exemple les industries traditionnelles des combustibles fossiles).

Tout au long de la transition, les mesures prises pour parvenir à une croissance verte auront des répercussions importantes mais inégales. Au fur et à mesure que les emplois polluants disparaissent, des professions vertes apparaissent, notamment avec la décarbonation des industries à fortes émissions et l’augmentation de la demande de main-d’œuvre dans les activités visant à protéger et à restaurer les écosystèmes. Les nouveaux arrivants sur le marché du travail peuvent trouver leur premier emploi dans des métiers en plein essor, tandis que d’autres peuvent être confrontés à des pertes d’emploi, conduisant à un chômage prolongé ou même à une sortie de la population active. La capacité à évoluer vers des emplois verts n’est pas répartie de manière égale, et les travailleurs dotés des qualifications requises sont sans doute mieux préparés à la transition. Les caractéristiques démographiques, telles que l’âge et le sexe, ont également une incidence sur les taux de transition globaux sur le marché du travail et peuvent influencer les mobilités d’un emploi non vert vers un emploi vert. D’autres facteurs, comme les compétences et la localisation, peuvent également avoir un impact. Par exemple, les salariés très qualifiés et ceux qui vivent en zone urbaine ont tendance à travailler dans des métiers à plus forte intensité d’emplois verts, ce qui laisse augurer un passage à l’économie verte plus en douceur que celui des salariés moins qualifiés et des travailleurs ruraux (Bluedorn et al., 2022). Par conséquent, les politiques en faveur des programmes d’éducation et de formation, ainsi que les mesures de protection sociale, pourraient s’avérer essentielles pour assurer une transition juste qui profite à tous les travailleurs. À cet égard, les approches «fondées sur les tâches» inhérentes aux professions pour définir les emplois verts – comme celle utilisée dans cet article et expliquée dans la partie 3 – ont été jugées particulièrement utiles pour éclairer la conception des politiques relatives au marché du travail et aux compétences (OCDE, 2023)2.

Nous poursuivons trois objectifs dans cet article. Tout d’abord, nous estimons la part des emplois verts dans un pays en développement, le Viet Nam. Bien que la littérature propose diverses mesures du «verdoiement» d’une profession, nous adoptons une approche fondée sur les tâches, qui est bien adaptée pour comprendre le rôle des compétences et des qualifications. En outre, elle s’appuie sur la version actuelle de la Classification internationale type des professions (CITP-08), ce qui nous permet de faire des comparaisons avec d’autres économies en développement et développées. Par cette approche, nous constatons que les emplois verts sont peu nombreux au Viet Nam, ce qui peut également donner une idée de la situation dans d’autres pays en développement.

Notre deuxième objectif est d’examiner la transition des travailleurs vers et hors des emplois verts au Viet Nam au fil du temps. Outre les taux de transition globaux, nous considérons l’âge, le sexe et l’éducation comme des facteurs influençant la capacité à passer à un emploi vert pour différents types de travailleurs. Nous montrons que les jeunes, les femmes et les personnes ayant un faible niveau d’éducation sont désavantagés dans l’accès à un emploi vert au Viet Nam. Des politiques ciblées visant à aider ces groupes de travailleurs pourraient donc faciliter la transition verte.

Notre troisième et dernier objectif est de mettre en évidence le rôle de la protection sociale dans la transition vers les professions vertes au Viet Nam. La littérature fournit des éléments sur le rôle des régimes de protection sociale, comme les prestations de chômage, pour faciliter la redistribution d’emplois au cours des transitions structurelles. Il existe toutefois peu de recherches sur ce sujet, en particulier en ce qui concerne les transitions vers l’économie verte, notamment dans les pays en développement. Notre étude vise à combler cette lacune. Nous affirmons que les mécanismes de protection sociale au Viet Nam jouent un rôle essentiel pour faciliter les transitions vers des emplois verts pour les travailleurs très qualifiés. Par rapport aux autres travailleurs, ils peuvent en retirer des avantages plus importants en raison de l’adaptabilité de leurs compétences et de leur capacité à utiliser efficacement les politiques du marché du travail. Nos résultats soutiennent l’hypothèse suivante: il existe une association positive entre la protection sociale et le passage d’un emploi brun à un emploi vert au Viet Nam – un effet qui est important pour les personnes ayant un niveau d’éducation élevé. La relation est inversée pour les mouvements des emplois verts vers les emplois bruns, ce qui confirme que la protection sociale peut faciliter la transition verte.

La suite de cet article est structurée de la manière suivante. Nous donnons un bref aperçu des travaux existants sur l’impact de la transition verte sur les marchés du travail et le rôle de la protection sociale (partie 2) avant de présenter la caractérisation des emplois fondée sur les tâches et notre méthode empirique pour examiner les transitions entre différentes situations sur le marché du travail (partie 3). Nous nous penchons ensuite sur les transitions sur le marché du travail vietnamien, notamment en fonction de caractéristiques sociodémographiques telles que le sexe, l’âge et le niveau d’éducation. Nous analysons l’effet de l’assurance sociale sur la probabilité de passer à un emploi vert (partie 4), puis nous concluons cet article par quelques remarques finales (partie 5).

2. Les effets de la transition verte sur les marchés du travail et le rôle de la protection sociale

Jusqu’à présent, un nombre relativement important d’études a fait ressortir les impacts possibles de la transition verte sur les marchés du travail au moyen d’analyses ex ante ou de simulations globales des effets du verdissement de l’économie. Par exemple, l’OIT a calculé que les mesures visant à contenir la hausse de la température mondiale au-dessous de 2 °C pourraient entraîner une augmentation nette du nombre d’emplois d’environ 18 millions, résultant de la perte de près de 6 millions d’emplois et de la création de quelque 24 millions d’autres (OIT, 2018). Plus récemment, l’Union européenne a estimé que le nombre d’emplois qui seront probablement perdus dans les activités à fortes émissions, où les travailleurs ont peu de chances de réintégration dans d’autres secteurs, est relativement faible. Toutefois, les créations et les pertes d’emplois risquent d’être inégalement réparties, car les emplois verts ont tendance à exiger des niveaux de compétences plus élevés que les emplois bruns qui disparaissent (Vandeplas et al., 2022).

Les éléments disponibles corroborés par des données plus désagrégées et des microdonnées indiquent en effet que le verdissement de l’économie a des effets hétérogènes sur les différents segments du marché du travail. Les niveaux de compétences et d’instruction des travailleurs exercent en particulier une influence sur les risques et les possibilités créés par la transition verte sur le marché du travail. Par exemple, des études menées dans certains pays à travers le monde ont montré que les nouvelles professions vertes ont tendance à émerger à des niveaux de qualification plus élevés (OIT, 2019). De même, une étude de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE, 2023) constate que, dans les pays de l’OCDE, les salariés occupant un emploi contenant des tâches vertes ont tendance à être mieux formés et à avoir des niveaux de compétences plus élevés que ceux qui ont un poste non vert. Elle constate également que l’impact de la transition verte sur les marchés du travail a une forte dimension de genre, puisque les femmes sont sous-représentées dans les emplois verts.

Ces dernières années, de plus en plus d’études se sont penchées sur les effets de la transition verte d’un point de vue transversal. Cependant, les recherches examinant les flux observés sur le marché du travail et l’analyse empirique des trajectoires individuelles liées au verdissement de l’économie restent rares. Les quelques études empiriques existantes mettent en évidence l’hétérogénéité des transitions sur le marché du travail entre les différents groupes de travailleurs. Selon une étude portant sur un échantillon de pays d’Europe et d’Amérique du Nord, les travailleurs occupant un emploi très polluant sont moins susceptibles de passer à un emploi plus vert, tandis que des compétences élevées facilitent la transition vers des emplois verts (Bluedorn et al., 2022). Ces résultats concordent avec ceux d’études antérieures s’appuyant sur des données du marché du travail des États-Unis. Celles-ci montrent que, puisque les emplois verts exigent généralement des niveaux plus élevés de compétences cognitives et analytiques, les transitions vers ces postes sont davantage à la portée des travailleurs ayant un niveau d’études élevé et une expérience dans des domaines techniques (Consoli et al., 2016). Confirmant en partie ces résultats, une étude à partir de microdonnées provenant des pays de l’OCDE et portant sur les transitions vers l’emploi et en dehors a montré que le niveau d’éducation est le principal facteur individuel de transition entre le non-emploi et un emploi vert (Causa et al., 2024). Toutefois, les auteurs soulignent que d’autres caractéristiques sociodémographiques sont associées à certaines trajectoires sur le marché du travail dans le cadre de la transition verte. Les femmes sont en particulier nettement moins susceptibles que les hommes de passer d’une situation de non-emploi à un emploi vert. Par ailleurs, si les travailleurs employés dans des industries polluantes courent un risque de licenciement plus important que les autres travailleurs, cela n’entraîne pas de risque de chômage de longue durée plus élevé. Pour leur part, Curtis, O’Kane et Park (2024) montrent, à partir d’un vaste ensemble de microdonnées, que les travailleurs âgés et ceux qui n’ont pas de formation supérieure sont moins susceptibles d’effectuer une transition vers un emploi vert aux États-Unis. Ils constatent également que le maintien des individus dans les industries à forte émission de carbone varie beaucoup d’un marché du travail à l’autre, et que la disponibilité locale d’autres emplois joue un rôle clé dans l’orientation de leurs trajectoires.

Toutefois, les analyses empiriques des effets de la transition verte sur le marché du travail dans les pays en dehors de l’Europe et de l’OCDE sont beaucoup plus rares, en particulier dans les pays en développement. Une étude récente portant sur l’Argentine estime que 23 à 25 pour cent des travailleurs occupent un emploi à fort potentiel écologique, mais seulement 11 à 12 pour cent un emploi vert formel. Les auteurs montrent également que les groupes les plus susceptibles d’occuper un emploi vert sont les hommes, les individus âgés, ceux qui possèdent des qualifications avancées et les travailleurs de secteurs tels que la construction, le transport, l’exploitation minière et l’industrie manufacturière (de la Vega, Porto et Cerimelo, 2024). Des travaux de recherche ont également été menés en Asie, et une récente étude en Inde a constaté que les personnes occupant un emploi vert ou très polluant sont généralement des hommes, jeunes et légèrement plus instruits (Ham, Vázquez et Yanez-Pagans, 2025). En Indonésie, les hommes et les travailleurs instruits sont également surreprésentés dans les métiers verts (Granata et Posadas, 2024). Enfin, en ce qui concerne plus particulièrement le Viet Nam, une étude de 2024 examine les marchés du travail de la France et du Viet Nam et conclut que le niveau d’éducation exerce une influence considérable sur les transitions des professions non vertes vers les professions vertes (Duman et Ananian, 2024). Cela concorde avec une étude de la Banque mondiale qui utilise également les données de l’enquête vietnamienne sur les forces de travail de 2021 pour différencier les emplois verts par catégorie professionnelle et souligner leurs exigences accrues en matière de compétences (Doan et al., 2023).

Le rôle que jouent les politiques et les institutions pour faciliter les transitions sur le marché du travail et soutenir les travailleurs au cours du verdissement de l’économie n’a pas non plus fait l’objet de beaucoup d’attention dans la littérature. Plus précisément, la protection sociale – en particulier les régimes contre la perte d’emploi et le chômage – est une institution essentielle qui peut exercer une influence sur le parcours professionnel des individus. Les programmes de protection sociale sont conçus pour atténuer les risques tout au long de la vie et pour apporter un soutien en cas de perturbations liées au marché du travail telles que les épisodes de chômage3. Dans ce dernier cas, l’aide au revenu et les prestations de chômage fournies par la protection sociale peuvent être complétées par des politiques actives du marché du travail conçues pour améliorer les perspectives de ceux qui n’ont pas d’emploi, notamment par le biais d’une aide à la recherche d’emploi, de programmes de formation et d’emplois subventionnés (Crépon et van den Berg, 2016).

Au Viet Nam, l’assurance sociale couvre les risques liés à la vieillesse, à la santé, à la maternité, aux accidents du travail et aux maladies professionnelles, aux responsabilités familiales et au chômage. Les prestations de chômage concernent les Vietnamiens employés dans les secteurs public et privé, y compris ceux qui ont des contrats saisonniers, spécifiques à certains emplois, à durée déterminée ou indéterminée, ainsi que certaines catégories de militaires, les salariés des coopératives et les entreprises familiales. Dans la plupart des cas, il faut avoir cotisé au moins douze mois au cours des vingt-quatre derniers mois pour pouvoir en bénéficier. Les allocations correspondent à 60 pour cent du revenu de référence, mais ne peuvent excéder un montant équivalant à cinq fois le salaire minimum applicable. En outre, elles ne sont pas versées pendant les quinze premiers jours suivant l’inscription au chômage, et la période maximale d’indemnisation est de trois mois. Enfin, les prestations de chômage comprennent des dispositions relatives à l’aide au placement et à la formation professionnelle, liant l’indemnité d’assurance-chômage aux politiques actives du marché du travail pour certains bénéficiaires (AISS, 2022)4. Cependant, seul un nombre limité de bénéficiaires d’allocations de chômage accède à la formation professionnelle (OIT et ILSSA, 2022)5.

Plusieurs analyses ont souligné le rôle clé de la protection sociale et des prestations de chômage pour soutenir les travailleurs durant les perturbations causées par la transition verte, notamment en assurant la sécurité du revenu et la continuité des activités des entreprises (OIT, 2025). Cependant, relativement peu d’études examinent l’impact de ces dispositifs sur les transitions du marché du travail et la redistribution des emplois à mesure que les économies deviennent plus vertes. Pourtant, des travaux de recherche antérieurs ont mis en lumière la manière dont les prestations de chômage peuvent favoriser une telle redistribution dans le contexte de la transformation structurelle. Par exemple, Boeri et Macis (2010) analysent la création et la destruction d’emplois dans un large échantillon de pays et constatent que la mise en place de dispositifs de prestations de chômage a un effet positif et statistiquement significatif sur la réallocation des emplois, bien que cet effet disparaisse avec le temps. Ce résultat semble conforme aux prédictions théoriques, y compris celles qui suggèrent que les prestations de chômage peuvent encourager les travailleurs à quitter leur entreprise. De même, une étude récente des marchés du travail étasunien et européens montre que la redistribution des emplois vers les secteurs productifs à la suite d’un choc de productivité sectoriel est particulièrement élevée lorsque des politiques d’extension de prestations de chômage sont mises en œuvre (García-Cabo, Lipińska et Navarro, 2023).

Toutes ces études s’attachent principalement aux effets moyens, mais les travaux analysant l’impact de l’assurance-chômage sur la réallocation d’emplois selon les types de population font défaut, en particulier selon les niveaux de compétences ou d’éducation. Toutefois, en ce qui concerne l’effet des prestations de chômage sur les cessations d’emploi, un petit nombre d’études ont mis en évidence des effets différentiels entre populations, notamment pour les travailleurs des classes d’âge les plus actives et les travailleurs âgés (Le Barbanchon, Schmieder et Weber, 2024).

Dans le contexte de la transition verte, la plupart des études se concentrent sur les pays développés, et quelques-unes mentionnent un éventuel impact positif des prestations de chômage. Une étude récente de l’OCDE (2024) relève les coûts plus élevés des suppressions d’emploi pour les travailleurs des industries à fortes émissions et préconise des politiques de soutien au revenu et visant à faciliter les transitions sur le marché du travail. En outre, les résultats de Causa et al. (2024), basés sur des données européennes, indiquent que les prestations de chômage pourraient effectivement favoriser les transitions vers des professions vertes. Les auteurs constatent que ce dispositif est associé à une probabilité accrue de transition d’une situation de non-emploi vers un emploi vert, bien que ce résultat soit faiblement significatif d’un point de vue statistique.

Enfin, de nombreux travaux se sont intéressés aux effets des politiques actives du marché du travail, en particulier au cours de la dernière décennie (Le Barbanchon, Schmieder et Weber, 2024). Ces politiques complètent souvent les prestations de chômage, en proposant notamment un accompagnement vers l’emploi et de la formation. Les évaluations de l’effet de l’accompagnement vers l’emploi sur le type d’emploi sont relativement rares, bien que certaines études indiquent que les services de conseil ont un impact positif sur les revenus (McConnell et al., 2021; Michaelides et Mueser, 2020). S’agissant des programmes de formation, ils visent à réduire l’inadéquation des compétences sur le marché du travail et à permettre aux travailleurs d’accéder à de meilleurs emplois. Ils pourraient donc faciliter les transitions vers les emplois verts, en particulier lorsque les professions vertes sont associées à de meilleurs résultats pour les travailleurs. À cet égard, la littérature existante montre que les programmes de formation professionnelle ont un impact positif, bien que parfois modeste ou temporaire, sur la qualité de l’emploi (Hirshleifer et al., 2014; Grunau et Lang, 2020; Doerr et Novella, 2024). Pour leur part, Consoli et al. (2016) montrent que les facteurs liés aux compétences exercent une grande influence sur la transition verte, au-delà du champ d’application des politiques éducatives. Ils soulignent l’importance des politiques en faveur du développement des compétences, comme l’apprentissage par la pratique, pour faciliter la mobilité de la main-d’œuvre vers les professions vertes. Les mesures relatives aux compétences seraient particulièrement utiles pour les travailleurs peu ou moyennement qualifiés, qui semblent rencontrer plus de difficultés que les travailleurs très qualifiés pour accéder à la formation ou s’orienter vers de nouveaux emplois (Vandeplas et al., 2022).

Dans les parties suivantes, nous étoffons les travaux existants en montrant comment les transitions vers l’emploi vert sont déterminées par l’âge, le sexe et l’éducation dans le cas du Viet Nam en tant que pays en développement. Nous examinons également le rôle de la protection sociale dans la transition verte du pays et montrons que l’assurance sociale favorise de manière non négligeable les transitions vers les emplois verts, en particulier pour les personnes ayant un niveau d’éducation élevé.

3. Données et méthodologie

3.1. Définition des emplois verts, bruns et neutres

Il n’existe pas de définition universelle des emplois verts, bien que la littérature souligne systématiquement l’importance des compétences, en particulier dans le contexte des transitions du marché du travail (pour plus de détails, voir Duman et Ananian, 2024). Une approche courante définit le caractère vert des professions selon leurs tâches, en s’appuyant sur la base de données O*NET développée par le département du Travail des États-Unis. Les tâches sont classées en fonction de leur contribution à la durabilité environnementale et à la réduction des émissions. Dierdorff et al. (2009) classent les métiers verts en trois catégories: les professions vertes nouvelles ou émergentes, les métiers exigeant un verdissement des compétences et les métiers en croissance du fait de la transition. Sur cette base, Vona et al. (2018) ont mis au point une mesure continue pour évaluer la dimension verte des métiers en fonction de la part des tâches vertes dans chaque profession au niveau de la classification professionnelle standard (SOC) à huit chiffres6. Les professions ne contenant aucune tâche verte obtiennent un score de zéro. La moyenne de ces scores est ensuite calculée pour chaque profession de la classification à six chiffres pour s’aligner sur les données d’emploi disponibles. Les métiers bruns, en revanche, sont définis par leur surreprésentation dans les industries très polluantes. Une profession est classée comme brune si elle est au moins sept fois plus susceptible que la moyenne de se trouver dans de telles industries (Vona et al., 2018). Les professions qui ne sont ni vertes ni brunes sont considérées comme neutres.

Plusieurs chercheurs ont adopté cette méthode et ont mis les professions en correspondance avec la CITP-08 (Scholl, Turban et Gal, 2023; Bluedorn et al., 2022; Elliott et al., 2021; Valero et al., 2021). L’intensité des tâches vertes et les scores bruns des professions au niveau de la SOC à huit chiffres sont transposés dans la CITP-08 avec différentes stratégies de pondération et à divers niveaux d’agrégation. Avec l’utilisation croisée des pondérations d’emploi, les scores d’intensité verte et brune peuvent être tous deux positifs pour certaines professions de la CITP-08, alors que d’autres professions ne contiennent ni tâches vertes ni scores bruns. En fonction de sa profession, chaque travailleur se voit attribuer un score d’intensité verte et brune. Cela permet d’analyser divers résultats sur le marché du travail et dans l’ensemble de l’économie, comme la part des emplois verts au fil du temps, l’innovation, le rôle de l’intensité verte ou brune dans les transitions entre différents types de statuts d’emploi, ainsi que la relation entre le caractère vert de l’emploi et la productivité.

Dans cet article, la définition des professions vertes et brunes suit la mesure obtenue au moyen du tableau de concordance SOC-CITP décrite dans Scholl, Turban et Gal (2023). Comme indiqué plus haut, plusieurs autres études appliquent une approche similaire. Toutefois, Scholl, Turban et Gal fournissent les scores verts et bruns les plus détaillés pour les professions de la CITP-08 à quatre chiffres. Le fait de classer chaque profession comme verte, brune ou neutre nous permet d’examiner les trajectoires des travailleurs vers et depuis les métiers verts et de déterminer si la protection sociale peut avoir un effet sur les transitions vers les professions vertes. Nous classons donc chacune des 433 professions au niveau à quatre chiffres de la CITP-08 sur la base des scores verts et bruns de Scholl, Turban et Gal (2023). Les professions ayant une intensité de tâches vertes positive et un score brun de zéro sont qualifiées de vertes, tandis que celles qui affichent un score brun positif et une intensité verte de zéro sont classées comme brunes. La plupart des autres professions contiennent des tâches sans caractéristiques vertes ou brunes significatives et sont classées comme neutres. Dans les cas où les professions présentent des intensités non nulles pour les tâches vertes et des scores bruns, la classification est basée sur l’ampleur relative: si l’une dépasse clairement l’autre, la profession est classée dans la catégorie correspondante (verte ou brune). Toutefois, lorsque l’intensité des tâches vertes et les scores bruns sont d’une ampleur comparable, empêchant une distinction claire, la profession est classée dans la catégorie neutre. Cette classification aboutit à 83 professions vertes, 50 brunes et 300 neutres au niveau à quatre chiffres.

Cette méthode présente l’avantage d’une normalisation entre les pays, car la classification CITP est largement utilisée. Néanmoins, l’identification des professions vertes en fonction de l’intensité des tâches présente quelques inconvénients. Tout d’abord, les tâches évoluent avec le temps, mais les mesures O*NET sont généralement statiques et ne reflètent pas les changements au sein des professions. Ensuite, le tableau de concordance SOC-CITP nécessite l’agrégation de nombreuses professions, car les catégories professionnelles de la SOC sont plus détaillées. Enfin, les classifications dérivées d’O*NET supposent que la technologie est la même qu’aux États-Unis. Pour résoudre en partie ces problèmes, la Banque mondiale a récemment élaboré un dictionnaire de termes verts afin d’identifier les tâches et les professions vertes au moyen d’une analyse de texte (Granata et Posadas, 2024). Ces termes sont classés en deux catégories: les «termes verts», qui sont clairement et directement liés à des tâches vertes, et les «termes à potentiel vert», correspondant à des tâches qui peuvent être considérées comme vertes en fonction de la technologie ou du contexte dans lequel elles sont effectuées. Cette classification aboutit à 36 professions vertes et 108 professions à potentiel vert. De futures recherches pourraient appliquer une méthode similaire au Viet Nam et comparer les résultats avec ceux présentés dans cet article. La méthode proposée par la Banque mondiale étant encore récente, peu d’études ont effectué de telles comparaisons pour d’autres pays. Néanmoins, Ham, Vázquez et Yanez-Pagans (2025) estiment la proportion d’emplois verts en Inde à 14 pour cent selon les méthodes basées sur O*NET et à 9 pour cent selon l’approche de la Banque mondiale.

3.2. Construction du panel et technique économétrique

Notre analyse empirique s’appuie sur les données de l’enquête sur les forces de travail (EFT) du Viet Nam, disponibles dans la collection de microdonnées harmonisées de l’OIT7. Au Viet Nam, l’EFT a une structure tournante depuis 2019: les individus sont suivis pendant deux trimestres consécutifs, quittent la rotation pour les deux trimestres suivants et la réintègrent pendant deux trimestres de l’année suivante. Cela permet d’avoir accès aux mêmes répondants sur six périodes non consécutives, mais toutes les variables nécessaires pour identifier les individus ne sont pas systématiquement disponibles dans les données de l’EFT. Par conséquent, nous sommes en mesure de construire un panel sur deux vagues, du premier trimestre 2021 au troisième trimestre 2022. Le tableau 1 présente le nombre de répondants et les taux d’attrition pour chaque vague8. Les deux vagues comprennent à peu près le même nombre d’individus, et des taux d’attrition similaires. Il convient de noter que la période d’observation s’étend sur quinze mois, soit cinq trimestres. En outre, une certaine saisonnalité peut avoir un effet sur nos résultats, car la situation initiale des individus sur le marché du travail n’est observée qu’au cours de certains trimestres (T1 et T3).

Tableau 1. Description de la construction des données de panel pour le Viet Nam

Nombre total de répondants Répondants sur 5 trimestres Taux d’attrition (pour cent)
2021 T1-2022 T1 328 954 83 761 74,5
2021 T3-2022 T3 325 149 83 774 74,2
  • Source: Calculs des auteurs à partir des données d’enquête sur les forces du travail 2021-2022 du Viet Nam.

L’estimation des probabilités de transition à partir de panels rotatifs pose le problème du biais d’attribution non aléatoire. Nous utilisons deux stratégies de pondération pour tenir compte de la possibilité d’un tel biais. Premièrement, nous pondérons les transitions et les régressions avec les poids d’échantillonnage fournis par l’office national des statistiques du Viet Nam (National Statistics Office of Viet Nam), qui représentent la fréquence de chaque observation dans la population nationale. Deuxièmement, nous estimons la probabilité d’attrition pour les différents groupes de l’échantillon et repondérons chaque observation en utilisant la probabilité inverse de traitement. Une approche similaire a été adoptée par d’autres chercheurs (voir Samaniego et Viegelahn, 2021; Fallick et Fleischman, 2001). Nous commençons par calculer la probabilité de retrouver le même individu sur deux périodes pour chaque vague, en fonction de l’âge, du sexe, de l’éducation, de la situation matrimoniale et de la localisation. Ces probabilités servent ensuite à repondérer les observations par le biais d’une procédure de pondération par probabilité inverse de traitement9. Toutes les probabilités de transition dans la partie suivante sont présentées en utilisant des pondérations corrigées de l’attrition.

Pour estimer l’influence de la couverture sociale sur la probabilité de transition vers des emplois verts au cours de la période spécifiée, nous utilisons le modèle de régression logistique suivant:

logit(P(Gi=1))=α+β1SPi+Xi β+δt+εi       (1)

Gi est une variable binaire qui vaut 1 si l’individu i passe d’une profession brune ou neutre (selon la transition analysée) à une profession verte entre t0 et t(1) (= t0 + 15 mois) et 0 dans le cas contraire; α est une constante, SPi est une variable binaire qui vaut 1 si i est couvert par la protection sociale à t0 et 0 si ce n’est pas le cas. Xi représente un ensemble de variables de contrôle observées à t0: âge, sexe, situation matrimoniale, localisation (rurale/urbaine), secteur d’activité agrégé10, statut de l’unité de production de l’individu au regard de l’informalité, modalité de temps de travail, ainsi que le logarithme des revenus mensuels. Nous incluons également des effets fixes de vague (δt). Des modèles similaires sont mis en œuvre pour analyser l’effet de la protection sociale sur la probabilité de passer d’une profession verte à t0 à une profession brune ou neutre à t1.

L’introduction de caractéristiques sociodémographiques et de localisation dans la spécification nous permet de prendre en compte les caractéristiques propres à certaines populations. De tels contrôles sont également utilisés dans des études similaires sur les transitions du marché du travail (voir, par exemple, Bluedorn et al., 2022; Causa et al., 2024). En outre, l’inclusion de variables reflétant la qualité de l’emploi des travailleurs nous permet de dissocier l’effet de la protection sociale d’autres conditions de travail favorables éventuelles, telles que des salaires plus élevés ou l’emploi dans le secteur formel.

Enfin, comme nous l’avons indiqué précédemment, la protection sociale peut avoir des effets différents sur les travailleurs ayant un niveau faible ou élevé d’éducation. Nous avons donc divisé notre échantillon en conséquence et estimé la relation entre l’assurance sociale et les transitions vers ou en dehors des emplois verts séparément pour les travailleurs n’ayant pas suivi d’études supérieures et ceux ayant une formation supérieure.

4. Emplois verts, transitions sur le marché du travail et protection sociale au Viet Nam

4.1. Emplois verts et transitions

Avant de passer à l’analyse des transitions vers des emplois verts, le tableau 2 présente le nombre d’emplois verts et leur part chez les travailleurs vietnamiens suivis au cours de la période étudiée. Parmi les 432 759 individus en emploi interrogés, 62 676 – soit près de 15 pour cent – exercent des professions classées comme vertes. Les emplois considérés comme polluants représentent 5,6 pour cent, et les 79,5 pour cent restants concernent des professions qui ne sont ni vertes ni polluantes. Bien qu’il n’existe pas de statistiques comparables pour le Viet Nam dans la littérature, la demande de compétences vertes serait en hausse, et la part des offres d’emploi exigeant au moins une compétence verte s’est élevée à 22 pour cent en 2023. De plus, les emplois verts au Viet Nam sont en croissance dans tous les secteurs, au-delà des secteurs verts traditionnels, tels que les énergies renouvelables et la protection de l’environnement (Vietnam Investment Review, 2023). En revanche, une étude récente de la Banque mondiale utilisant une méthode fondée sur l’intensité des tâches vertes a estimé que les emplois verts ne représentent que 3,6 pour cent de l’emploi total au Viet Nam (Doan et al., 2023). Toutefois, cette part gonfle à 41 pour cent lorsque les professions ayant le potentiel de devenir vertes sont incluses. Cette variation souligne à quel point les estimations de l’emploi vert au Viet Nam dépendent largement de la méthode utilisée.

Tableau 2. Nombre et part des emplois polluants, neutres et verts parmi les travailleurs vietnamiens

Fréquence Pourcentage
Verts 62 676 14,9
Bruns 20 854 5,6
Neutres 349 229 79,5
  • Note: Les parts sont estimées en utilisant les pondérations de fréquence.

    Source: Calculs des auteurs à partir des données de l’EFT 2021-2022 du Viet Nam.

Nous présentons les principales caractéristiques des travailleurs occupant un emploi vert, brun ou neutre dans le tableau 3. La répartition par âge indique que les travailleurs d’âge intermédiaire représentent la plus grande part des emplois verts (83,31 pour cent), avec une part similaire pour les emplois bruns (80,48 pour cent). S’ils sont également dominants dans la catégorie des emplois neutres, celle-ci compte une proportion nettement plus élevée de travailleurs âgés, 16,28 pour cent, contre 10,88 pour cent pour les emplois verts et 7,31 pour cent pour les emplois bruns. Les jeunes ne représentent que 5,81 pour cent des travailleurs dans les emplois verts. La composition par sexe varie beaucoup d’un type d’emploi à l’autre. Les emplois verts sont les plus masculins, les hommes représentant 77,17 pour cent des effectifs. Ils sont également majoritaires dans les emplois bruns (65,03 pour cent), alors que les emplois neutres se démarquent avec une majorité de femmes (53,87 pour cent). Le niveau d’éducation est généralement faible dans les trois groupes, la plupart des travailleurs n’ayant pas fait d’études supérieures. C’est dans les emplois bruns que l’on trouve la plus forte proportion de travailleurs sans formation supérieure (93,02 pour cent), suivis par les emplois neutres (85,87 pour cent). Les niveaux d’éducation les plus élevés se trouvent dans les emplois verts, avec 25,97 pour cent de travailleurs ayant un niveau d’études supérieures ou au-delà. La situation matrimoniale varie moins: dans toutes les catégories d’emploi, la plupart des travailleurs sont mariés. S’agissant de la localisation, les emplois verts sont plus urbains, 51,11 pour cent des travailleurs vivant dans des zones urbaines. Les emplois bruns et neutres, en revanche, sont majoritairement ruraux, avec respectivement 60,36 et 61,05 pour cent des travailleurs résidant dans des zones rurales.

Tableau 3. Principales caractéristiques des travailleurs ayant un métier vert, brun ou neutre

Vert Brun Neutre
Âge (%)
Jeunes (15-24 ans) 5,81 12,21 9,93
Âge intermédiaire (25-54 ans) 83,31 80,48 73,79
Âgés (55-64 ans) 10,88 7,31 16,28
Sexe (%)
Hommes 77,17 65,03 46,13
Femmes 22,83 34,97 53,87
Éducation (%)
Inférieure au supérieur 74,03 93,02 85,87
Supérieure 25,97 6,98 14,13
Situation matrimoniale (%)
Non marié 19,72 23,49 21,69
Marié 80,28 76,51 78,31
Localisation (%)
Rurale 48,89 60,36 61,05
Urbaine 51,11 39,64 38,95
Modalités de travail (%)
Plein temps 85,26 83,70 68,31
Temps partiel 14,74 16,30 31,69
Informalité (%)
Formel 26,00 23,40 24,95
Informel 74,00 76,60 75,05
Sécurité sociale (%)
Non 69,51 51,50 73,61
Oui 30,49 48,50 26,39
Revenus (moyens en dong vietnamiens) 8 242 366 7 195 409 6 490 824
  • Notes: Les parts sont estimées en utilisant les pondérations d’échantillonnage.

    Source: Calculs des auteurs à partir des données de l’EFT 2021-2022 du Viet Nam.

Il n’existe pas d’indicateur unique pour la qualité de l’emploi, mais nous utilisons l’informalité, le travail à temps partiel et les revenus comme approximations. Nous adoptons la définition du secteur informel de l’OIT, fondée sur les caractéristiques de l’entreprise, qui ne reflète pas nécessairement le statut individuel des travailleurs en matière d’informalité (OIT, 2023). Selon cette définition, le secteur informel se compose d’unités de production non constituées en société, l’accent étant mis en particulier sur la nature du lieu de travail. Par conséquent, il n’y a pas d’alignement systématique entre l’accès d’un travailleur à la protection sociale et le statut juridique de l’entreprise. Il est donc possible que des travailleurs dans des entreprises informelles soient couverts par une protection11, et que d’autres dans des entreprises formellement enregistrées ne le soient pas. Tous les types d’emploi affichent des niveaux élevés d’informalité. L’emploi dans le secteur informel est plus répandu pour les métiers bruns (76,6 pour cent), suivis de près par les métiers neutres (75,05 pour cent) et les métiers verts (74 pour cent). Les emplois verts comptent la plus forte proportion de travailleurs à plein temps (85,26 pour cent), suivis de près par les emplois bruns (83,70 pour cent). Les emplois neutres comptent une proportion nettement plus importante de travailleurs à temps partiel (31,69 pour cent), peut-être en raison de modalités d’emploi plus flexibles ou moins sûres. La couverture sociale est également limitée, en particulier dans les emplois neutres, où 73,61 pour cent des travailleurs ne sont pas couverts. Les emplois verts s’en sortent à peine mieux, avec 69,51 pour cent de travailleurs non couverts. Ce sont les emplois bruns qui ont la plus forte proportion de travailleurs bénéficiant d’une protection sociale, à 48,50 pour cent. Les revenus varient également d’une catégorie à l’autre. Les emplois verts offrent le revenu moyen mensuel le plus élevé, avec une moyenne de 8 242 366 dong vietnamiens (environ 317 dollars É.-U.). Les emplois bruns suivent avec 7 195 409 dong (près de 277 dollars), et les emplois neutres avec 6 490 824 dong (un peu moins de 250 dollars).

En résumé, les emplois verts sont concentrés dans les zones urbaines, dominés par les hommes et généralement occupés par des adultes d’âge intermédiaire travaillant à plein temps et disposant en moyenne d’un niveau d’éducation avancé. Ils offrent les revenus moyens les plus élevés, mais ils se trouvent en grande partie dans le secteur informel et ne bénéficient pas d’une protection sociale généralisée. Les emplois bruns sont un peu plus ruraux et comptent des travailleurs plus jeunes, avec un accès légèrement meilleur à la protection sociale. Les emplois neutres, quant à eux, se caractérisent par une plus grande proportion de travailleurs âgés, à temps partiel et de sexe féminin, par un niveau d’éducation plus faible, par des droits à la protection sociale limités et par les revenus les plus bas des trois catégories.

Comme le montre la figure 1, les travailleurs ayant un métier vert sont relativement plus susceptibles d’effectuer une transition sur le marché du travail. Toutefois, les transitions des emplois verts vers les emplois bruns sont assez limitées, à seulement 2,4 pour cent. En revanche, 28,2 pour cent des individus ayant un emploi vert passent à un emploi neutre, et 4,6 pour cent quittent la population active (4,3 pour cent) ou sont chômeurs (0,3 pour cent) à l’issue des cinq trimestres étudiés. Près de 65 pour cent des travailleurs ayant un métier vert ne changent pas de situation. Le taux élevé de transitions vers des emplois non verts pourrait s’expliquer par la part importante de professions neutres dans le pays (79,5 pour cent, voir tableau 2). Les emplois bruns enregistrent cependant un taux de rotation plus élevé. Si 50,5 pour cent de leurs titulaires occupent toujours un emploi brun après quinze mois, 37,4 pour cent font la transition vers un emploi neutre, potentiel signe de déclin des professions nuisibles à l’environnement. Les emplois neutres constituent la catégorie la plus stable dans l’ensemble, 86,6 pour cent des travailleurs restant dans ce type d’emploi au cours de la période.

Figure 1. Répartition des individus sur le marché du travail à la fin de chaque vague d’enquête, par rapport à leur situation au début de chaque vague (pourcentages).

Note: Les parts sont estimées au moyen de pondérations de l’échantillon.

Source: Calculs des auteurs à partir des données de l’EFT 2021-2022 du Viet Nam.

Le taux de transition vers le chômage est relativement faible pour les travailleurs, qu’ils occupent un emploi vert, brun ou neutre. Cela reflète le faible taux de chômage du Viet Nam, estimé à 2,8 pour cent en moyenne au cours de la période 2021-202212. En revanche, les chômeurs font preuve d’une grande mobilité: seuls 9,2 pour cent d’entre eux restent au chômage, tandis que la plupart trouvent un emploi ou quittent le marché du travail. Les personnes en dehors de la population active ont tendance à y rester, avec un taux de rétention de 73,3 pour cent.

L’analyse par groupe d’âge montre que le taux de rétention des emplois verts chez les jeunes (15-24 ans) tombe à 55,5 pour cent, ce qui traduit une moindre stabilité en début de carrière. Le taux de transition des emplois bruns vers les emplois verts est également plus faible pour les jeunes (4,3 pour cent) que pour les travailleurs d’âge intermédiaire (7,9 pour cent) et les travailleurs âgés (9 pour cent). La persistance du chômage des jeunes est relativement élevée (16,7 pour cent), signe de l’existence d’obstacles structurels à l’entrée sur le marché du travail. Quinze mois après un retrait de la main-d’œuvre, 82,3 pour cent des jeunes en sont toujours à l’écart, ce qui montre leurs difficultés à entrer sur le marché du travail. Les travailleurs âgés (55 ans et plus) font preuve d’une grande stabilité dans les emplois neutres (86,2 pour cent), mais aussi d’un taux élevé de transition de l’emploi à l’inactivité. Parmi les chômeurs âgés, seuls 2,5 pour cent sont encore au chômage au cours de la période suivante, tandis que 22,6 pour cent quittent complètement le marché du travail, probablement en raison de départ à la retraite ou d’obstacles liés à la santé.

Si l’on compare les hommes et les femmes, ces dernières sont moins susceptibles de rester dans les emplois verts (53,3 pour cent contre 68,0 pour cent pour les hommes). Cela peut s’expliquer de diverses manières, notamment par l’attrition des femmes dans les professions à prédominance masculine, en raison, par exemple, de facteurs structurels et liés au lieu de travail qu’elles doivent affronter dans ces emplois (Torre et Jacobs, 2021). Les femmes sont également plus susceptibles de quitter la population active, quelle que soit la catégorie d’emploi, une tendance qui reflète les contraintes spécifiques au genre et les difficultés persistantes pour concilier participation au marché du travail et autres responsabilités. Les hommes occupant un emploi brun ont une plus grande probabilité de rester dans le même secteur (53,1 pour cent) que les femmes (45,6 pour cent). Cependant, les taux de transition des emplois bruns et neutres vers les emplois verts sont également plus élevés pour les hommes (10,1 et 8,3 pour cent respectivement) que pour les femmes (2,8 et 3,8 pour cent).

Les données révèlent aussi d’importantes différences selon le niveau d’éducation. Les personnes dont le niveau d’études est inférieur à l’enseignement supérieur suivent des tendances similaires aux taux moyens, en particulier en ce qui concerne la stabilité de l’emploi neutre. En revanche, celles qui ont une formation supérieure présentent des profils distincts. Elles sont plus susceptibles de passer d’un emploi brun à un emploi vert (17,9 pour cent), ce qui laisse penser que l’éducation peut faciliter les réorientations vers des carrières durables sur le plan environnemental. Elles ont également un peu plus de chances de rester dans un emploi vert (67,1 pour cent des travailleurs ayant une formation supérieure occupent toujours un emploi vert après quinze mois, contre 64 pour cent de ceux qui ont un niveau d’études moins élevé). Toutefois, les chômeurs ayant un niveau d’éducation élevé sont confrontés à une plus longue durée de chômage (18,8 pour cent) que leurs homologues moins instruits (7,1 pour cent), ce qui pourrait s’expliquer par une inadéquation entre les qualifications et les possibilités d’emploi disponible ou bien par un comportement plus sélectif en matière de recherche d’emploi. Les individus ayant une formation supérieure affichent également un taux d’entrée sur le marché du travail légèrement plus élevé, avec une moindre persistance dans l’inactivité par rapport aux personnes moins instruites (29,2 contre 26,4 pour cent), signe d’un plus grand dynamisme de ce segment de la main-d’œuvre.

4.2. Transitions vertes et protection sociale au Viet Nam

Au Viet Nam, l’EFT demande aux répondants s’ils sont couverts par une assurance sociale. Étant donné que seules les personnes qui occupent un emploi au cours de chaque période répondent à la question, il n’est pas possible d’examiner la relation entre la protection sociale et les mouvements d’une situation de non-emploi vers un emploi vert ou brun. Même s’il existe des données sur les personnes qui occupent un emploi vert, brun ou neutre avec une protection sociale et qui se retrouvent au chômage ou en dehors de la population active, le nombre d’observations est trop faible pour en tirer des conclusions. Les descriptions susmentionnées indiquent qu’il existe d’importantes différences entre les catégories d’emplois verts, bruns et neutres, notamment pour ce qui concerne les modalités de travail. Les emplois verts sont en particulier associés à des revenus plus élevés que les emplois bruns et neutres. En outre, les emplois bruns – comme dans l’extraction de combustibles fossiles et d’autres industries à fortes émissions – sont de plus en plus associés à une baisse de la demande due au durcissement des régulations environnementales. En revanche, les emplois verts dans des domaines tels que les énergies renouvelables, l’agriculture durable et la gestion des déchets se développent, sous l’impulsion de politiques nationales favorables et d’investissements internationaux pour le climat (Vandeplas et al., 2022)13. Dans l’ensemble, pour certaines conditions de travail essentielles telles que la sécurité de l’emploi et la rémunération, les emplois verts peuvent sembler, en moyenne, relativement avantageux. Dans ce contexte, la protection sociale, et en particulier le régime des prestations de chômage, pourrait faciliter le redéploiement de la main-d’œuvre vers ces emplois.

Comme nous l’avons souligné précédemment, la protection sociale peut avoir des effets différentiés selon le niveau d’études. L’éducation peut jouer un rôle modérateur essentiel dans la manière dont la protection sociale agit sur la mobilité de l’emploi. Les travailleurs qui ont un niveau d’instruction élevé, un éventail de compétences large, une grande capacité d’adaptation et un meilleur accès à l’information ont plus de chances de tirer parti des mécanismes de protection sociale. Même dans les économies développées où la couverture sociale est étendue, un lien potentiel a été établi entre le non-recours à l’assurance-chômage par des personnes éligibles et la méconnaissance du mode d’accès à ce régime (Hentzgen et al., 2022). C’est pourquoi nous désagrégeons la relation entre les prestations sociales et les mouvements d’entrée et de sortie des emplois verts en fonction du niveau d’éducation. Nous menons cette analyse en estimant des régressions logistiques suivant la spécification de l’équation (1).

Le tableau 4 montre les effets marginaux moyens de la protection sociale sur les transitions entre les types d’emploi pour les travailleurs avec et sans éducation supérieure au Viet Nam14. Pour ceux qui n’ont pas fait d’études supérieures, la relation estimée entre la protection sociale et les transitions de l’emploi brun vers l’emploi vert est faible et statistiquement non significative. Elle est en revanche plus importante et statistiquement significative pour ceux qui ont fait des études supérieures. Ce résultat donne à penser que la protection sociale joue un rôle plus conséquent dans les transitions vers l’emploi vert pour les personnes ayant un niveau d’éducation plus élevé. La transition de l’emploi neutre vers l’emploi vert présente un schéma similaire: parmi les individus ayant fait moins d’études, la protection sociale a un effet négatif très faible, mais statistiquement significatif; pour les personnes très instruites, l’association est faible, positive et statistiquement significative. Cela étaye l’interprétation selon laquelle un niveau d’instruction élevé amplifie les avantages de la protection sociale dans la promotion de l’accès à l’emploi vert. L’un des facteurs contribuant à la différence de résultats entre les travailleurs avec et sans formation supérieure est peut-être la nature hétérogène des possibilités d’emploi vert disponibles pour ces deux groupes, qui peuvent varier dans des dimensions telles que la qualité de l’emploi et la progression de carrière. Ces résultats sont robustes dans les différentes spécifications.

Tableau 4. Effet marginal de la protection sociale sur la probabilité de changer de type d’emploi dans les quinze mois, selon le niveau d’instruction

Pas d’éducation supérieure Éducation supérieure
Brun à vert   0,006   0,11**
Neutre à vert –0,01***   0,017**
Vert à brun –0,0002 –0,04**
Vert à neutre –0,012 –0,08***
  • * Statistiquement significatif au seuil de 10 pour cent. ** Statistiquement significatif au seuil de 5 pour cent. *** Statistiquement significatif au seuil de 1 pour cent.

    Notes: Les effets marginaux moyens sont estimés pour la variable indicatrice de protection sociale, à partir des spécifications présentées dans les tableaux SA1 et SA2 de l’annexe supplémentaire en ligne (en anglais). Ils correspondent à l’augmentation ou à la réduction de la probabilité d’une transition d’un emploi brun à un emploi vert (neutre à vert, vert à brun et vert à neutre, respectivement) associée à la couverture par la protection sociale. Tous les modèles tiennent compte de l’âge, du sexe, de la situation matrimoniale, de l’emplacement géographique, du statut d’emploi à temps partiel, de l’informalité, des revenus mensuels en logarithme et d’effets fixes de secteur et de vague.

    Source: Calculs des auteurs à partir des données de l’EFT 2021-2022 du Viet Nam.

Le contraste est particulièrement visible dans les transitions de l’emploi vert vers l’emploi brun. Pour les personnes ayant fait des études supérieures, la protection sociale est en effet associée de manière négative et significative à la probabilité d’effectuer cette transition. En revanche, aucune relation de ce type n’est évidente pour les personnes ayant un niveau d’éducation plus faible. Cela semble indiquer que la protection sociale est plus efficace pour aider les travailleurs très instruits à conserver un emploi vert que pour les autres travailleurs. Ce schéma se répète en ce qui concerne les transitions de l’emploi vert vers l’emploi neutre.

Dans l’ensemble, les données montrent que les mécanismes de protection sociale fonctionnent différemment selon le niveau d’éducation au Viet Nam. Chez les personnes très instruites, la protection sociale est positivement associée à une mobilité accrue vers l’emploi vert et à une diminution correspondante des transitions des emplois verts vers les emplois bruns ou neutres. Cette tendance indique qu’elle peut jouer un rôle de facilitateur en permettant des réallocations d’emplois liées au verdissement de l’économie. En revanche, pour les personnes moins instruites, la protection sociale ne semble pas avoir d’effet concret sur les transitions entre les métiers bruns et les métiers verts. Dans ce groupe de population, elle n’a d’effet significatif que sur les transitions des emplois neutres vers les emplois verts, en réduisant la probabilité d’une telle mobilité. L’effet est toutefois de faible ampleur (1 point de pourcentage).

Le tableau 5 montre le lien entre le maintien dans le même type d’emploi et la protection sociale selon le niveau d’éducation15. Pour les personnes ayant une formation supérieure, l’assurance sociale semble avoir, en moyenne, un effet positif sur la probabilité de conserver un emploi vert. Cette relation n’est plus statistiquement significative pour les travailleurs ayant un faible niveau d’éducation. Ainsi, pour les personnes très instruites au Viet Nam, la protection sociale semble faciliter les transitions vers des emplois verts tout comme le maintien dans ces emplois. Pour les travailleurs n’ayant pas fait d’études supérieures et occupant un emploi brun, la protection sociale est positivement et significativement associée à la probabilité de rester dans la même catégorie. En revanche, pour les personnes ayant fait des études supérieures, l’effet marginal n’est pas statistiquement significatif, ce qui laisse penser qu’il n’y a pas de véritable relation entre la protection sociale et le fait de rester dans un emploi brun. Parmi les personnes occupant des emplois neutres, la protection sociale a un effet positif et statistiquement significatif sur le maintien dans le même type d’emploi pour les deux niveaux d’éducation. En résumé, lorsque la protection sociale a un impact significatif sur la stabilité de l’emploi, l’effet est systématiquement positif, ce qui laisse penser que l’accès à la protection sociale tend à freiner les transitions professionnelles de manière plus générale et qu’il pourrait constituer une forme de «verrouillage de l’emploi».

Tableau 5. Effet marginal de la protection sociale sur la probabilité d’être dans le même type de métier (brun, neutre et vert) après quinze mois, selon le niveau d’instruction

Pas d’éducation supérieure Éducation supérieure
Brun 0,1*** –0,005
Neutre 0,03***   0,03**
Vert 0,02   0,14***
  • * Statistiquement significatif au seuil de 10 pour cent. ** Statistiquement significatif au seuil de 5 pour cent. *** Statistiquement significatif au seuil de 1 pour cent.

    Notes: Les effets marginaux moyens sont estimés pour la variable indicatrice de protection sociale, à partir des spécifications présentées dans les tableaux SA3 et SA4 de l’annexe supplémentaire en ligne (en anglais). Tous les modèles tiennent compte de l’âge, du sexe, de la situation matrimoniale, de l’emplacement géographique, du statut d’emploi à temps partiel, de l’informalité, des revenus mensuels en logarithme et d’effets fixes de secteur et de vague. Les effets marginaux moyens correspondent à l’augmentation ou à la réduction de la probabilité de rester dans un métier brun (neutre ou vert) associée à la couverture par la protection sociale.

    Source: Calculs des auteurs à partir des données de l’EFT 2021-2022 du Viet Nam.

Dans leur ensemble, ces résultats indiquent que l’éducation joue un rôle central pour les travailleurs vietnamiens à la fois dans les transitions vers les emplois verts et dans la stabilité de ces emplois. Les personnes ayant un niveau d’éducation élevé ont plus de chances d’accéder à un emploi vert et de le conserver au fil du temps, ce qui souligne l’importance du niveau d’éducation dans l’atténuation des risques associés à la transition verte. En outre, nos résultats indiquent que la protection sociale tend à être plus efficace pour soutenir les personnes ayant une formation supérieure. Elles peuvent avoir une meilleure connaissance des prestations disponibles, un meilleur accès aux secteurs d’emploi formels où de telles protections sont fournies, ou une plus grande capacité administrative à s’orienter dans le système, renforçant ainsi l’impact de l’assurance sociale sur le maintien dans l’emploi au sein de l’économie verte. Néanmoins, d’autres facteurs peuvent également expliquer l’impact limité de l’assurance sociale sur les réallocations d’emplois parmi les personnes n’ayant pas fait d’études supérieures. Par exemple, ce groupe peut accorder une grande valeur à un emploi assorti de dispositions d’assurance sociale allant au-delà des prestations de chômage, ce qui l’incite moins à chercher un autre emploi. Plus précisément, étant donné que l’assurance sociale au Viet Nam protège contre les risques pour la santé, les travailleurs moins instruits peuvent être particulièrement désireux de conserver une telle couverture, d’autant qu’ils peuvent être davantage exposés à des problèmes de santé que d’autres travailleurs. Des mécanismes similaires de «verrouillage de l’emploi» ont notamment été décrits par Madrian (1994). Ces constats soulignent l’importance d’intégrer les politiques de protection sociale à des programmes complémentaires, en particulier des initiatives éducatives et de développement des compétences, afin de garantir un accès plus équitable aux possibilités d’emploi vert, quel que soit le niveau d’instruction.

5. Remarques de conclusions

La transition vers des métiers verts est considérée comme une stratégie essentielle pour faire face au changement climatique et promouvoir la résilience écologique. Cependant, la transition vers une économie verte implique à la fois la création et la destruction d’emplois, ce qui a un impact sur les marchés du travail dans le monde entier. Dans cette optique, nous définissons tout d’abord dans cet article les emplois verts, bruns et neutres, notamment en prenant les tâches comme base d’estimation de la dimension verte des professions. Nous examinons ensuite les taux de transition vers des métiers verts au Viet Nam, à la fois en moyenne et pour différents groupes de travailleurs. Il s’avère que seule une minorité de travailleurs vietnamiens occupent un emploi vert. La proportion de jeunes passant de professions non vertes à des professions vertes est plus faible que dans le groupe d’âge intermédiaire, et les femmes sont souvent confrontées à des difficultés plus importantes que les hommes dans la transition vers des emplois verts. L’éducation joue un rôle important, puisque les individus ayant un niveau d’études élevé ont plus de chances d’effectuer une transition vers un emploi vert que le reste de la population.

Dans cet article, nous examinons également le rôle que jouent la protection sociale et les prestations de chômage dans le soutien et la promotion des politiques de transition écologique. Les travailleurs bénéficiant d’une assurance sociale au Viet Nam suivent des schémas différents de passage d’un emploi non vert à un emploi vert en fonction de leur niveau d’éducation. Le fait d’avoir un emploi assorti d’une protection sociale augmente la probabilité d’accéder à un emploi vert pour les travailleurs ayant fait des études supérieures, ce qui donne à penser que les prestations de chômage et les politiques sociales jouent un rôle de soutien en aidant les individus à rechercher de meilleurs emplois. En revanche, la protection sociale est négativement associée aux transitions vertes pour les travailleurs vietnamiens n’ayant pas fait d’études supérieures et occupant un emploi neutre. Cela peut en partie traduire les motivations plus fortes de ce groupe de salariés à conserver leur emploi et les avantages sociaux qui y sont associés. Nos résultats suggèrent également que la protection sociale aide les travailleurs très instruits à se maintenir dans un emploi vert.

Plusieurs pistes de recherches futures se dessinent. Étant donné que la notion de travail décent devrait être intégrée dans la définition des emplois verts, des travaux ultérieurs pourraient analyser les conditions de travail dans les métiers verts. Ils pourraient notamment examiner si les transitions d’emplois non verts vers des emplois verts sont associées à des améliorations en matière de salaires, d’horaires de travail et de stabilité de l’emploi. En outre, l’utilisation de microdonnées complémentaires pourrait permettre d’affiner nos conclusions. Par exemple, des données longitudinales sur la sécurité sociale, comprenant des informations détaillées sur le régime de protection sociale, le statut de l’emploi et la profession de chaque individu, ainsi que la durée de chaque emploi et de chaque situation sur le marché du travail, permettraient d’analyser les trajectoires sur le marché du travail au-delà de l’horizon habituel des EFT. Ces données permettraient également aux chercheurs de relier chacune de ces trajectoires à la nature précise de la protection sociale dont bénéficie chaque individu. Enfin, l’extension de la recherche à des pays dotés de systèmes de protection sociale différents permettrait d’examiner plus avant le rôle de la protection sociale dans l’accélération et la facilitation des transitions justes.

Remerciements

La préparation de cet article a bénéficié du soutien financier de l’Organisation internationale du Travail (OIT). Nous remercions sincèrement Catherine Saget, Valentina Barcucci, André Gama, Marek Hardsoff et Stefan Kühn pour leurs précieux commentaires au cours du processus d’évaluation. Nous remercions également Trang Luu pour son aide relative à l’enquête sur les forces de travail au Viet Nam au début de la préparation de cet article. Enfin, nous sommes reconnaissants envers les examinateurs anonymes de leurs commentaires constructifs et de leurs suggestions, qui ont permis d’améliorer la qualité de cette publication.

Notes

  1. Voir OIT, «Qu’est-ce qu’un emploi vert?», https://www.ilo.org/fr/themes-et-secteurs/just-transition-towards-environmentally-sustainable-economies-and-societies/quest-ce-quun-emploi-vert (consulté le 18 novembre 2025).
  2. Diverses approches ont été adoptées dans les travaux de recherche pour définir les emplois verts. L’une d’entre elles consiste à identifier des secteurs entiers ou des branches d’activité comme verts et à classer tous les emplois qui s’y trouvent en conséquence (OCDE, 2023).
  3. Voir OIT, «Social Protection», https://www.ilo.org/projects-and-partnerships/projects/partnership-improving-prospects-forcibly-displaced-persons-and-host/themes/social-protection (consulté le 18 novembre 2025).
  4. Au 1er janvier 2022. Le système de protection sociale a été modifié par une loi en 2024, soit après la période couverte par les microdonnées utilisées dans cet article (Viet Nam, ministère des Finances, 2025).
  5. En 2020, 30 900 personnes ont bénéficié d’une formation professionnelle dans le cadre de l’assurance-chômage, tandis que plus de 1 million ont reçu des allocations de chômage (OIT et ILSSA, 2022).
  6. Le système SOC est une norme statistique fédérale utilisée aux États-Unis pour classer les travailleurs dans des catégories professionnelles.
  7. Voir OIT, «Collecte et production de données», https://ilostat.ilo.org/fr/about/data-collection-and-production/ (consulté le 18 novembre 2025).
  8. La période de données disponibles pour le Viet Nam comprend la pandémie de COVID-19. Lorsque des données longitudinales plus récentes seront disponibles, il sera également possible d’examiner l’impact de la pandémie sur les transitions du marché du travail au Viet Nam.
  9. La pondération par probabilité inverse de traitement équilibre les caractéristiques des répondants qui quittent le panel avec celles des répondants qui restent à la fin de la période d’analyse.
  10. Agriculture; activités de fabrication; construction; activités extractives; distribution d’électricité, de gaz et d’eau; services marchands; services non marchands. Les services marchands comprennent le commerce, le transport, l’hébergement et la restauration, les services administratifs et de soutien aux entreprises. Les services non marchands comprennent l’administration publique, les services et activités collectifs, sociaux et autres, ainsi que les activités non classables.
  11. Cela s’explique avant tout par le système d’assurance sociale volontaire, destiné à proposer une couverture à ceux qui n’entrent pas dans le champ d’application des cadres d’assurance sociale obligatoire. Cette catégorie comprend généralement les travailleurs indépendants, les travailleurs agricoles et d’autres personnes qui n’ont pas de contrat de travail formel. En vertu de la loi vietnamienne sur l’assurance sociale de 2014, le régime couvre la vieillesse et le décès du soutien de famille, mais le nombre de bénéficiaires est limité: 1,1 million en 2020, contre 15 millions pour le régime obligatoire, selon OIT et ILSSA (2022).
  12. Données issues de Gouvernement du Viet Nam, National Statistics Office, «Unemployment Rate of Labour Force at Working Age by Region and by Residence», consulté le 31 mai 2025, https://www.nso.gov.vn/en/px-web/?pxid=E0259&theme=Population%20and%20Employment.
  13. Au Viet Nam, la stratégie nationale de croissance verte pour la période 2021-2030 vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre, à stimuler le verdissement des secteurs économiques et des modes de vie et à promouvoir la consommation durable (Doan et al., 2023).
  14. Tous les coefficients estimés pour chaque modèle peuvent être consultés dans les tableaux SA1 et SA2 de l’annexe supplémentaire en ligne (en anglais).
  15. Tous les coefficients estimés pour chaque modèle peuvent être consultés dans les tableaux SA3 et SA4 de l’annexe supplémentaire en ligne (en anglais).

Conflits d’intérêts

Les auteurs n’ont pas d’intérêts concurrents à déclarer.

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