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Titre original: «Is Platform Work Migrant Work? The Economic and Social Conditions behind Migrant (Over-)Representation in the Platform Economy across Europe» (International Labour Review, vol. 165 no 1). Traduit par Isabelle Croix. Également disponible en espagnol (Revista Internacional del Trabajo, vol. 145, no 1).
1. Introduction
Les travailleurs de l’économie des plateformes, au sein de laquelle les activités et transactions économiques sont intermédiées par des plateformes de travail numériques, sont encore relativement peu nombreux (Lenaerts et al., 2023; Piasna, Zwysen et Drahokoupil, 2022; Urzì Brancati, Pesole et Fernández-Macías, 2020). Néanmoins, leurs conditions de travail, généralement mauvaises, et les conséquences plus larges des plateformes pour le monde du travail suscitent l’intérêt des chercheurs et des décideurs publics depuis quelques années. L’une des principales questions posées a trait aux motivations qui conduisent à se tourner vers ce type d’activité. Les plateformes promettent, en matière d’horaires et de lieu de travail, une flexibilité rarement égalée par l’emploi salarié classique. De nombreuses études montrent cependant que cette souplesse est souvent illusoire et va de pair avec une surveillance étroite et avec des pratiques de gestion algorithmique éprouvantes (Pulignano et al., 2021). Dès lors, des explications plus structurelles ont été envisagées. Certaines études montrent par exemple que ce mode de travail est plus répandu dans des marchés du travail locaux, où les débouchés plus intéressants sont rares (Zwysen et Piasna, 2024). Des arguments convaincants laissent également penser que, en raison de l’absence de procédures de recrutement formalisées – qui est une caractéristique commune à beaucoup de plateformes – et de conditions juridiques strictes, il constitue une solution envisageable par des personnes exclues de l’emploi formel et plus exposées à un risque de traitement inéquitable et de discrimination dans l’économie traditionnelle (van Doorn et Vijay, 2024).
Les migrants représentent une proportion non négligeable de ces personnes vulnérables, qui n’ont qu’un faible pouvoir de négociation sur le marché du travail. Il est largement reconnu qu’ils sont surreprésentés dans le travail de plateformes (Kowalik, Lewandowski et Kaczmarczyk, 2022; Piasna, Zwysen et Drahokoupil, 2022; van Doorn et Vijay, 2024), au point que certaines de ces activités – en particulier la livraison de repas – sont considérées comme des tâches «faites pour les travailleurs migrants» (voir, par exemple, van Doorn et Vijay, 2024).
Il subsiste cependant d’importantes zones d’ombre dans la compréhension de la place des migrants dans l’économie des plateformes. Premièrement, on ne sait pas si elle est une réalité dans tous les segments de cette économie, qui outre les services attachés à un lieu physique (ou hors ligne) – comme le transport à la demande, la livraison et les services à la personne –, assez amplement étudiés, englobe aussi des activités exercées en ligne. Ce travail à distance peut lui-même comprendre des tâches simples et standardisées («travail du clic» ou microtravail) ou des activités plus complexes, exigeant des qualifications spécialisées et exercées par des travailleurs indépendants. Deuxièmement, les travailleurs de plateformes comme les migrants n’ont souvent pas les mêmes caractéristiques sociodémographiques que la population générale, en particulier s’agissant de l’âge, du niveau d’études, de la situation professionnelle et de la situation familiale (Piasna, Zwysen et Drahokoupil, 2022; Van Mol et de Valk, 2016; Zaiceva et Zimmermann, 2014), mais on ne sait pas dans quelle mesure ces facteurs compositionnels expliquent la surreprésentation des migrants au sein de la main-d’œuvre travaillant par l’intermédiaire de plateformes. Il est possible que ces deux groupes aient des points communs à l’origine de la forte présence des migrants dans l’économie des plateformes. Enfin, la question de savoir si cette présence est liée à des facteurs structurels recensés dans la littérature – difficulté d’accès à un travail décent et de qualité dans l’économie classique, en particulier – et, par conséquent, si elle diffère entre migrants en fonction de leurs caractéristiques socio-économiques n’est pas tranchée.
Dans cet article, nous tentons de combler ces trois lacunes en établissant des liens entre trois pans de la littérature, respectivement consacrés: i) à la diversité des travailleurs de plateformes; ii) à la vulnérabilité et la dépendance dans l’économie des plateformes; et iii) à l’intégration de la main-d’œuvre des plateformes dans l’économie traditionnelle. Cette démarche nous permet d’obtenir un tableau complet, englobant à la fois les activités attachées à un lieu physique et le travail à distance, qui comprend lui-même des tâches simples ou complexes. La valeur de la contribution empirique de l’article réside dans le fait que nous utilisons des données d’enquête à grande échelle, couvrant plusieurs pays, ce qui nous permet d’effectuer des comparaisons entre migrants et non-migrants, de même qu’entre travail de plateformes et emploi dans l’économie traditionnelle. Plus précisément, nous faisons appel à des données de l’enquête sur le travail par l’intermédiaire d’Internet et de plateformes (Internet and Plateform Work Survey – IPWS) conduite en 2021 par l’Institut syndical européen. Cette enquête est représentative de la population âgée de 15 à 65 ans résidant dans 14 grands États membres de l’Union européenne (UE) et couvre ainsi 84 pour cent de la population de l’UE en âge de travailler (Piasna, Zwysen et Drahokoupil, 2022). Pour la dernière partie de notre analyse, nous avons également exploité les statistiques officielles sur le marché du travail provenant de l’Enquête sur les forces de travail (EFT) de l’UE, en retenant le même groupe de pays.
La question de savoir dans quelle mesure les plateformes numériques constituent réellement pour les migrants une porte d’entrée vers le marché du travail est importante, aussi bien d’un point de vue théorique qu’en raison de ses implications sur le plan des politiques publiques. Comme elles sont en général facilement accessibles, les plateformes leur offrent peut-être des possibilités de travail peu après leur arrivée dans le pays de destination. Cet avantage immédiat peut cependant avoir pour corollaire des effets négatifs à plus long terme et faire obstacle à l’intégration et à la progression professionnelles (Kowalik, Lewandowski et Kaczmarczyk, 2022; Lam et Triandafyllidou, 2024). Ainsi, le travail de plateformes peut compromettre les perspectives d’emploi et de carrière, parce qu’il est peu propice à la mobilité ascendante et à l’acquisition de compétences, et ne permet pas à ceux qui l’exercent d’élargir leurs réseaux sociaux. Il peut en outre exposer les travailleurs à un risque de discrimination. Van Doorn et Vijay (2024) évoquent à cet égard les deux visages de Janus, les plateformes accueillant les nouveaux arrivants, puis les rejetant, les trahissant et les décevant. Cette dynamique est à mettre en rapport avec le concept d’inclusion prédatrice inhérent au capitalisme racial: alors que le système semble à première vue inclusif et ouvert, il fonctionne de manière extractive et entraîne des formes d’oppression racialisées, visant les plus vulnérables (McMillan Cottom, 2020). Qui plus est, s’il présente l’avantage d’être relativement facile d’accès, le travail de plateformes peut aussi engendrer un cercle vicieux en empêchant l’acquisition de compétences et de capital social généralement permise par l’exercice d’une activité professionnelle classique dans le pays de résidence. Ce phénomène fait lui-même obstacle à la progression de carrière (Damas de Matos, 2017; Zwysen, 2019). Ces dynamiques peuvent entraîner l’accumulation de handicaps et exposent les migrants qui travaillent par l’intermédiaire de plateformes à un important risque d’exploitation (Rodríguez-Modroño, Agenjo-Calderón et López-Iqual, 2024). Comme les autres possibilités à leur disposition sont relativement rares, ils risquent de devenir de plus en plus dépendants du travail de plateformes et de subir ainsi de mauvaises conditions de travail plus longtemps que les non-migrants, en moyenne moins vulnérables. Il en découle des défis de taille pour l’inclusion et l’intégration dans la société. Dans le même temps, la présence de travailleurs vulnérables est de nature à perpétuer l’essor des plateformes et à entraîner une dégradation des conditions de travail et d’emploi dans les secteurs concernés (Graham, Hjorth et Lehdonvirta, 2017).
Pour concevoir des politiques et réglementations faisant du travail décent une réalité pour tous, y compris pour les populations migrantes et, plus généralement, les travailleurs de plateformes, il est indispensable de mieux comprendre la place des migrants dans l’économie des plateformes et l’influence exercée à cet égard par les emplois qui s’offrent à eux dans l’économie traditionnelle. Faute de données représentatives, il est cependant difficile d’apprécier jusqu’à quel point les migrants sont surreprésentés dans cette économie et de déterminer s’il existe des similitudes entre différents types de travail de plateformes et différents groupes socio-économiques. C’est cette lacune que nous entendons combler.
Le reste de l’article est organisé comme suit. Dans la partie 2, nous décrivons le cadre théorique que nous retenons pour appréhender la place des migrants dans l’économie des plateformes et les facteurs qui l’expliquent. Dans la partie 3, nous présentons nos données, mesures et méthodes. La partie 4 est consacrée à nos résultats: nous commençons par comparer la présence des migrants et des non-migrants dans le travail de plateformes, puis nous examinons le rôle des facteurs compositionnels dans la probabilité que les migrants travaillent par l’intermédiaire de plateformes, avant d’explorer les mécanismes susceptibles de contribuer à leur surreprésentation dans cette forme d’économie. Nous interprétons ces résultats dans la partie 5, tandis que dans la partie 6 nous en dégageons quelques conclusions et des pistes pour de futurs travaux de recherche.
2. Cadre théorique
Le travail de plateformes consiste en l’exécution par un travailleur d’un ensemble de tâches précises à la demande d’un client, les deux parties étant mises en relation par une plateforme au moyen d’une série d’algorithmes. Ses déclinaisons sont très nombreuses (travail hors ligne par opposition au travail en ligne, tâches très qualifiées ou non qualifiées), mais d’après la littérature toutes se caractérisent par de mauvaises conditions de travail – travail gratuit, faiblesse de la rémunération, insécurité de l’emploi, imprévisibilité et conséquences de la gestion algorithmique, telles que la surveillance, le contrôle et l’asymétrie d’information (Berg, 2016; Piasna, Zwysen et Drahokoupil, 2022; Pulignano et al., 2021; Wood et al., 2019). Le modèle économique des plateformes repose sur une informalisation croissante et une hyperexternalisation des relations professionnelles, qui affaiblissent le pouvoir de négociation des travailleurs (Pirina, Della Puppa et Perocco, 2024). L’essentiel pour les plateformes est donc de disposer d’un vivier de personnes prêtes à accepter des emplois de mauvaise qualité. Dans cette partie, nous examinons les éléments portant sur l’éventuelle propension des migrants à se tourner vers le travail de plateformes comparativement aux autres travailleurs, explorons les mécanismes en cause et cherchons à déterminer si certains groupes sont plus attirés que d’autres par cette forme de travail.
2.1. Représentation des travailleurs migrants dans l’économie des plateformes
Des études qualitatives approfondies montrent de manière récurrente que les travailleurs migrants sont très présents dans l’économie des plateformes – en particulier ceux issus de groupes vulnérables, par exemple arrivés récemment ou privés de droit légal au travail (Berger et al., 2019; Lam et Triandafyllidou, 2024; van Doorn et Vijay, 2024). Ces conclusions sont partiellement corroborées par des études quantitatives, qui confirment cette surreprésentation des migrants dans l’économie des plateformes en général (par exemple Jeon, Liu et Ostrovsky, 2021; Piasna, Zwysen et Drahokoupil, 2022; Urzì Brancati, Pesole et Fernández-Macías, 2020).
Il subsiste cependant des inconnues quant à la nature de cette surreprésentation et quant à l’existence ou non de tendances similaires dans différents groupes socio-économiques et segments du travail de plateformes. Les enquêtes conduites auprès de la main-d’œuvre qui travaille par l’intermédiaire de plateformes mettent en lumière d’importantes singularités par rapport à la population en âge de travailler en général. À titre d’exemple, cette main-d’œuvre est généralement plus jeune, a un niveau d’études plus élevé et réside dans les grandes villes (par exemple Piasna, Zwysen et Drahokoupil, 2022; Urzì Brancati, Pesole et Fernández-Macías, 2020). Les immigrés se démarquent eux aussi de la population née dans le pays d’accueil par leurs caractéristiques sociodémographiques, même si ces différences varient selon les vagues migratoires et les régions (Van Mol et de Valk, 2016; Zaiceva et Zimmermann, 2014). On ne sait pour l’heure pas dans quelle mesure ces caractéristiques rapprochent les migrants d’un travailleur de plateformes moyen et expliquent leur forte représentation dans ce secteur.
Les travaux déjà consacrés à la place des migrants dans l’économie des plateformes font principalement appel à des méthodes qualitatives mises en œuvre auprès de petits groupes et sont souvent axés sur quelques plateformes intermédiant des services fournis dans un lieu physique (transport à la demande et livraison, mais aussi nettoyage et services à la personne) (Altenried, 2024; Holtum et al., 2022; Pais et Marcolin, 2024; van Doorn, 2017; van Doorn, Ferrari et Graham, 2023). Ils ne brossent donc qu’un tableau partiel de l’économie des plateformes, laquelle est extrêmement fragmentée – y compris dans un même segment – et se caractérise par la coexistence de multiples opérateurs aux modèles d’affaires et d’emploi différents (Pirina, Della Puppa et Perocco, 2024). De surcroît, comme les études sur la migration et le travail de plateformes en ligne sont rares (Zwysen et Piasna, 2024), les constatations issues de ces travaux antérieurs sur la surreprésentation des migrants peuvent difficilement être généralisées à l’économie des plateformes dans son ensemble.
L’accent mis sur les travailleurs dont l’activité se déroule hors ligne dans la littérature existante s’explique peut-être par le fait qu’il est relativement facile de les recruter comme participants à une recherche. Ils sont plus visibles et plus accessibles, et ont plus de chances de faire partie de groupes ou de participer à la négociation collective, si bien qu’il est plus aisé d’entrer en contact avec eux par le biais de réseaux personnels (Vandaele, 2021). Il est cependant possible que cette forme de travail attire particulièrement les migrants, parce qu’elle n’exige pas de qualifications élevées et est compatible avec une faible maîtrise de la langue. À l’inverse, le travail en ligne est constitué de tâches requérant des qualifications diverses, souvent spécifiques. Il peut néanmoins aussi séduire les migrants, parce qu’il permet d’accéder à un marché du travail transfrontalier, par conséquent beaucoup plus vaste. En somme, il semble que les barrières linguistiques et culturelles jouent un rôle moins important que pour des emplois comparables dans l’économie traditionnelle (Kässi et Lehdonvirta, 2018; Munoz, Sawyer et Dunn, 2022).
Il existe donc plusieurs domaines dans lesquels des études et données supplémentaires sont nécessaires pour compléter la recherche sur les travailleurs de plateformes immigrés, en particulier pour déterminer dans quelle mesure la surreprésentation des migrants est due à des facteurs compositionnels et s’explique par conséquent par la particularité de leur profil sociodémographique. Nous cherchons également à enrichir les études existantes en nous intéressant à différents types de travail de plateforme, hors ligne et en ligne. Nous abordons ces aspects dans la première partie de l’analyse.
2.2. Mécanismes conduisant les migrants à se tourner vers le travail de plateforme
En deuxième lieu, nous cherchons à comprendre les raisons qui conduisent les individus à se tourner vers le travail de plateformes et tentons de déterminer si certaines d’entre elles sont spécifiques à la population immigrée ou plus courantes dans cette population. D’après la littérature existante, l’absence de perspectives professionnelles plus intéressantes dans l’économie traditionnelle – souvent due à des obstacles structurels ou à la discrimination – joue un rôle central dans le recours aux plateformes. Nous étudions ce mécanisme de façon approfondie, en tenant compte des caractéristiques individuelles et collectives des migrants et de facteurs contextuels.
Il est établi que plusieurs caractéristiques du travail de plateformes sont particulièrement séduisantes pour des groupes vulnérables ou en position défavorable sur le marché du travail. Ainsi, il est relativement facile de commencer à travailler via les plateformes, parce que la procédure de recrutement classique, généralement rigoureuse, est remplacée par un processus d’inscription simple, moins lourd administrativement et accordant moins d’importance à la maîtrise de la langue et à l’expérience professionnelle (Holtum et al., 2022; van Doorn et Vijay, 2024). Même s’il est fréquent que les plateformes vérifient les permis de travail, il n’est pas rare que les travailleurs partagent ou prêtent leur compte, ce qui permet à ceux qui n’ont pas l’autorisation de travailler de le faire – parfois en contrepartie d’une commission versée au titulaire du compte (Altenried, 2024; van Doorn, Ferrari et Graham, 2023). Ce contrôle peu strict peut aider à contourner les politiques et réglementations applicables.
La main-d’œuvre migrante est généralement confrontée à une grande insécurité de l’emploi; elle connaît une forte mobilité horizontale, mais une mobilité ascendante limitée (Fellini et Guetto, 2019). Qui plus est, les diplômes et l’expérience professionnelle acquis à l’étranger sont peu reconnus (Zwysen et Demireva, 2025). À travail égal, un immigré perçoit en moyenne un salaire inférieur à celui de ses collègues nés dans le pays (Pirina, Della Puppa et Perocco, 2024). Pour les travailleurs migrants qui ont relativement peu de possibilités de travailler et se heurtent à des barrières spécifiques – et généralement beaucoup plus élevées – pour accéder à l’emploi traditionnel, le travail de plateformes, accessible plus facilement, peut constituer une solution viable (van Doorn, Ferrari et Graham, 2023). Cette accessibilité peut également s’expliquer par la nature transnationale de beaucoup de plateformes et par la similarité de leur interface et de leur fonctionnement. Dès lors, les migrants qui ont déjà utilisé des plateformes dans leur pays d’origine n’éprouvent pas de difficulté à le faire dans le pays d’accueil (ibid.; van Doorn et Vijay, 2024).
Pour attirer des travailleurs, les plateformes mettent en avant la souplesse qu’elles offrent en matière de temps et de lieu de travail, particulièrement intéressante pour les personnes qui veulent concilier emploi et études ou autres engagements peu compatibles avec des horaires de travail normaux (Adams et Berg, 2021; Lehdonvirta, 2018; Peticca-Harris, deGama et Ravishankar, 2020). Il est établi que ces contraintes se rencontrent plus fréquemment chez les personnes immigrées, d’où un intérêt plus grand pour la flexibilité promise (Lam et Triandafyllidou, 2024). Cet argument doit cependant être accueilli avec circonspection, la recherche montrant que cette flexibilité est souvent un trompe-l’œil, en particulier lorsque les travailleurs sont financièrement très dépendants des plateformes et sont donc davantage à la merci de leurs pratiques de contrôle et d’exploitation (Piasna et Drahokoupil, 2021). Holtum et ses coauteurs (2022), qui ont réalisé une étude sur les chauffeurs d’Uber en Australie, constatent que la flexibilité n’est pas du tout vécue de la même manière par les migrants et par les autres travailleurs. Les migrants en ont besoin pour pouvoir mener leur travail de front avec d’autres activités, par exemple suivre des études ou rechercher un emploi, mais ils dépendent aussi davantage du travail de plateformes sur le plan financier. Ils doivent de ce fait accomplir un plus grand nombre d’heures de travail, ce qui, en pratique, les empêche de réellement profiter de la flexibilité promise par les plateformes (Schor et al., 2020; Wood et al., 2019).
En conséquence, le travail de plateformes est plus ou moins attrayant selon les caractéristiques des travailleurs et leur degré d’intégration sur le marché du travail traditionnel (Piasna et Drahokoupil, 2021). Plusieurs aspects concourent à l’hétérogénéité de la population immigrée, mais nous nous concentrons ici sur deux facteurs liés aux différences de perspectives sur le marché du travail traditionnel.
Le premier est le niveau d’études. Il est fréquent que les migrants rencontrent des difficultés à faire reconnaître leurs qualifications et occupent des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés (Damas de Matos et Liebig, 2014). Tel est particulièrement le cas des personnes très diplômées, qui recherchent des emplois exigeant un niveau d’études et de qualification élevé et des connaissances et compétences spécialisées. En l’absence d’offres d’emploi convenables et accessibles localement – notamment lorsque des discriminations font obstacle à la reconnaissance des qualifications étrangères –, le travail de plateformes qualifié peut leur sembler relativement attrayant. À l’inverse, les migrants peu qualifiés trouvent parfois du travail peu rémunéré et n’exigeant pas de compétences particulières sur le marché du travail traditionnel, en particulier lorsque la reconnaissance des qualifications formelles joue un moindre rôle. D’après les études existantes, nous postulons que l’absence d’autres débouchés professionnels joue un rôle plus grand pour les travailleurs migrants très qualifiés, surtout lorsque les plateformes en ligne permettent d’accéder à des tâches exigeant une qualification élevée.
Le deuxième facteur est le degré d’intégration sur le marché du travail traditionnel, qui se traduit par le fait d’avoir ou non un emploi autre que le travail de plateformes. Les personnes qui n’ont pas d’emploi classique ont généralement moins de perspectives professionnelles et risquent d’être plus dépendantes de l’économie des plateformes. Elles peuvent être dépourvues des ressources spécifiques au pays de destination souvent nécessaires à l’obtention d’un poste classique, par exemple parce qu’elles ne maîtrisent pas la langue ou n’ont pas de qualifications reconnues (Dustmann et Fabbri, 2003; Zwysen, 2019). Nous supposons donc que les migrants qui ne travaillent pas dans l’économie traditionnelle ont une propension plus grande à se tourner vers les plateformes.
Le handicap professionnel constitué par l’absence d’emploi classique peut être lié aux caractéristiques individuelles et à la situation personnelle, mais aussi à une discrimination ou à des préjugés concernant l’origine des travailleurs. La capacité à trouver et occuper un emploi dans l’économie traditionnelle est également influencée par les institutions et réglementations relatives à l’immigration, de même que par les politiques de l’emploi. Selon leur pays d’origine et la voie par laquelle ils entrent dans le pays de destination, les migrants peuvent être confrontés à des restrictions au droit de travailler et autres obstacles réglementaires qui compromettent leur intégration au marché du travail. Dans le cas de l’UE, ces restrictions visent plus particulièrement les migrants originaires de pays tiers. Face à ces contraintes, la flexibilité du temps de travail et autres modalités de travail atypiques sont encore plus nécessaires, ce qui peut conduire les migrants à opter pour le travail de plateformes. À noter que, malgré une situation juridique moins précaire, même les migrants nés dans un pays de l’UE sont pénalisés sur le marché du travail (Zwysen et Akgüç, 2023). Les perspectives d’emploi qui s’offrent aux personnes étrangères varient aussi en fonction du cadre réglementaire, des ressources dont elles disposent dans le pays d’accueil – réseaux et maîtrise de la langue, par exemple – et des conséquences d’une éventuelle discrimination (Algan et al., 2010; Zwysen, 2019; Zwysen, Di Stasio et Heath, 2021). Nous cherchons donc à savoir si les migrants qui appartiennent à un groupe qui, du fait de sa région d’origine, se trouve dans une position plus défavorable sur le marché du travail – mesurée par des différences inexpliquées de situation plus grandes comparativement aux non-migrants – sont plus susceptibles de travailler par l’intermédiaire de plateformes.
3. Données, mesures et méthodes
Dans cette étude, nous utilisons les données recueillies au printemps et à l’automne 2021 pour les besoins de l’enquête IPWS de l’Institut syndical européen (Piasna, Zwysen et Drahokoupil, 2022). L’IPWS est une enquête transnationale conduite auprès de la population adulte (âgée de 15 à 65 ans) pour mesurer la place du travail intermédié par les plateformes numériques dans 14 États membres de l’UE1. L’échantillon est constitué par composition aléatoire de numéros de téléphone, et au moins 1 750 personnes sont interrogées dans chaque pays. Après exclusion du petit nombre de répondants pour lesquels les données concernant au moins une des principales caractéristiques étaient manquantes, nous avons obtenu un échantillon de 35 440 individus en âge de travailler, dont 4 148 (11,7 pour cent) nés dans un autre pays que celui où ils résident et considérés comme des migrants dans l’analyse.
Bien que l’IPWS soit à notre connaissance la meilleure ressource disponible pour la réalisation d’une étude transnationale sur l’ampleur du travail de plateformes, elle comporte quelques limites pour notre étude. L’échantillon ne comprend sans doute ni primo-arrivants ni étrangers en situation irrégulière, étant donné que ces personnes sont moins susceptibles d’avoir été contactées ou, lorsqu’elles l’ont été, d’avoir répondu au questionnaire. De plus, comme le questionnaire a été administré dans la langue du pays, les migrants ne parlant pas cette langue n’ont pas été inclus. Selon toute vraisemblance, les résultats sous-estiment donc la population immigrée. À l’inverse, il peut arriver que les ressortissants d’un pays nés à l’étranger soient inclus dans l’échantillon en tant que migrants. Ces limites sont abordées plus précisément dans la partie consacrée à la discussion, qui présente les tests de robustesse effectués pour les principaux résultats. Enfin, l’absence d’informations sur les dates d’arrivée dans le pays d’accueil et d’obtention des qualifications est une autre faiblesse de l’enquête et a peut-être pour effet de gommer certaines disparités au sein du groupe formé par les migrants.
Le questionnaire contient une série de questions sur divers types d’activités rémunérées menées à bien par l’intermédiaire de plateformes en ligne, de sites Internet ou d’applications mobiles. Nous répartissons ces activités entre quatre catégories, selon la nature des tâches exécutées: 1) le microtravail à distance, constitué de tâches en général rapides à exécuter, standardisées et peu qualifiées, comme la saisie ou la transcription de données; 2) le travail qualifié à distance, qui recouvre des tâches plus complexes réalisées en ligne, par exemple des activités informatiques, des services liés à la vente et au marketing, la révision de textes et autres tâches créatives; 3) les services de transport et de livraison hors ligne fournis dans des espaces publics, par exemple la livraison de repas ou de produits et le transport à la demande; 4) les autres tâches hors ligne, qui comprennent les services fournis dans la sphère privée, comme l’entretien, le nettoyage, le soutien scolaire ou le baby-sitting. Les répondants qui ont choisi la réponse «activités de service non répertoriées ailleurs» sont classés dans la quatrième catégorie. Un répondant est considéré comme un travailleur de plateformes dès lors qu’il a accompli au moins une de ces tâches en contrepartie d’une rémunération au cours des douze mois précédant l’enquête. Dans l’échantillon analysé, 4 050 individus (soit 11,4 pour cent) remplissaient cette condition.
Dans notre analyse nous tenons compte de caractéristiques démographiques et sociodémographiques, en l’occurrence le sexe, l’âge (18-24, 25-34, 35-44, 45-54, 55-65 ans), le lieu de résidence (grande ville, ville, zone rurale), le niveau d’études atteint (premier cycle du secondaire, deuxième cycle du secondaire ou postsecondaire non tertiaire, tertiaire), la présence d’un enfant de 12 ans ou moins au sein du ménage et la situation professionnelle principale (salarié, chômeur, étudiant, inactif).
Nous examinons aussi le rôle des facteurs structurels et institutionnels. Nous cherchons à mesurer le handicap que subissent les migrants sur le plan économique et professionnel comparativement à des non-migrants qui ont le même profil qu’eux. Pour estimer cette «pénalité sur le marché du travail» (Heath et Cheung, 2006), nous calculons l’écart entre chaque groupe de migrants d’une origine donnée et les non-migrants en ce qui concerne la probabilité d’avoir un emploi et le statut professionnel, déterminé au moyen de l’indice socio-économique international de statut professionnel (International Socio-Economic Index of Occupational Status – ISEI) (Ganzeboom et Treiman, 1996). Cet écart est calculé au niveau de chaque pays, et les comparaisons sont effectuées entre migrants et non-migrants présentant les mêmes caractéristiques en termes de sexe, niveau d’études, tranche d’âge et lieu de résidence. Plus l’écart est grand en faveur des non-migrants, plus la pénalité subie par les migrants du groupe considéré sur le marché du travail du pays est importante. Ces disparités peuvent être le signe d’une discrimination, d’une absence de réseaux ou de capital humain ou d’autres formes de handicaps ou de stéréotypes qui nuisent à l’intégration sur le marché du travail (voir, par exemple, Zwysen, Di Stasio et Heath, 2021). Les estimations sont réalisées à partir de données issues des vagues 2019 à 2021 de l’EFT, une vaste base de données transnationale constituée et fournie par Eurostat. Enfin, nous comparons les migrants originaires de l’UE à ceux qui sont nés en dehors et ont donc des obstacles formels plus grands à surmonter pour accéder à un emploi dans l’UE.
Notre objectif est d’analyser la propension des migrants à travailler par le biais de plateformes. Nous commençons par comparer le pourcentage de personnes exerçant cette forme d’activité parmi les migrants et les non-migrants et montrons que l’écart varie en fonction du type de travail de plateformes et des caractéristiques sociodémographiques des migrants. Nous analysons ensuite l’influence des facteurs compositionnels sur la propension des migrants à travailler via des plateformes. Pour ce faire, nous modélisons la probabilité d’avoir travaillé par le biais d’une plateforme au cours des douze derniers mois au moyen d’une régression logistique binaire dans laquelle la qualité de migrant est la variable dépendante. Nous tenons compte des caractéristiques individuelles (âge, sexe, interaction entre le sexe et l’âge, niveau d’études atteint, lieu de résidence et présence de jeunes enfants dans le ménage) et d’effets fixes pays.
Enfin, nous cherchons à déterminer quels mécanismes sont susceptibles d’expliquer la surreprésentation des migrants dans le travail de plateformes en faisant appel à deux procédures. Premièrement, nous analysons les caractéristiques individuelles en incluant des termes d’interaction entre la qualité de migrant et la situation professionnelle et entre la qualité de migrant et le niveau d’études. Cette procédure nous permet de vérifier que les migrants sont plus susceptibles de se tourner vers le travail de plateformes lorsqu’ils n’occupent pas d’emploi dans l’économie traditionnelle et lorsqu’ils ont un niveau d’études relativement élevé. Deuxièmement, nous examinons les caractéristiques en fonction du groupe auquel les migrants appartiennent, en cherchant à savoir si ceux qui sont a priori en situation plus défavorable sur le marché du travail du fait de leur origine sont aussi plus susceptibles de travailler via des plateformes. Nous approchons ce handicap de deux manières: i) en repérant les migrants qui font partie de groupes subissant une pénalité relativement forte sur le marché du travail d’après le calcul reposant sur les données de l’EFT et ii) en distinguant les migrants selon qu’ils sont nés dans l’UE ou en dehors. Nous considérons qu’un groupe se trouve dans une position défavorable constituant un handicap dès lors que, compte tenu de l’âge, du sexe, de la qualification et du lieu de résidence, il se trouve dans le quartile correspondant aux pénalités les plus fortes en matière d’emploi et de statut professionnel, par comparaison avec les non-migrants.
Nous pondérons toutes nos analyses pour qu’elles soient représentatives de la population et les effectuons séparément pour chacun des quatre types de travail de plateformes définis, de même que pour l’ensemble des travailleurs de plateformes. À noter que certains répondants peuvent être présents dans plusieurs modèles, parce qu’ils travaillent pour plusieurs plateformes.
4. Résultats
4.1. Caractéristiques du travail de plateformes parmi les migrants et non-migrants
Dans notre échantillon, les migrants sont légèrement plus jeunes (36 pour cent sont âgés de 18 à 34 ans, contre 31 pour cent parmi les non-migrants) et vivent souvent dans une grande ville (49 contre 42 pour cent). La polarisation est plus forte pour le niveau d’études: 24 pour cent des migrants ont un niveau faible (contre 16 pour cent des non-migrants), et 34 pour cent détiennent un diplôme universitaire (contre 29 pour cent des non-migrants).
Comme le montre le tableau 1, 13,4 pour cent des migrants (n = 554) travaillent par l’intermédiaire de plateformes, alors que ce pourcentage s’établit à 11,2 pour cent (n = 3 496) parmi les non-migrants. Cet écart de 2,2 points de pourcentage implique que les migrants ont une probabilité près de 20 pour cent plus forte de se tourner vers le travail de plateformes.
Tableau 1. Travailleurs migrants et non migrants, travaillant ou non par l’intermédiaire de plateformes, selon leurs caractéristiques sociodémographiques
| Non-migrants | Migrants | |||
| Ne travaillant pas via des plateformes | Travaillant via des plateformes | Ne travaillant pas via des plateformes | Travaillant via des plateformes | |
| Total | 27 796 | 3 496 | 3 594 | 554 |
| Sexe (%) | ||||
| Hommes | 50 | 53 | 52 | 51 |
| Femmes | 50 | 47 | 48 | 49 |
| Présence d’un jeune enfant dans le ménage (%) | ||||
| Non | 68 | 69 | 69 | 64 |
| Oui | 32 | 31 | 31 | 36 |
| Âge (%) | ||||
| 18-24 | 11 | 21 | 12 | 18 |
| 25-34 | 19 | 25 | 23 | 27 |
| 35-44 | 23 | 21 | 25 | 31 |
| 45-54 | 24 | 19 | 22 | 16 |
| 55-65 | 25 | 14 | 18 | 8 |
| Lieu de résidence (%) | ||||
| Grande ville | 41 | 50 | 48 | 54 |
| Ville | 32 | 28 | 27 | 23 |
| Zone rurale | 28 | 22 | 24 | 23 |
| Niveau d’études (%) | ||||
| Faible | 17 | 10 | 26 | 14 |
| Intermédiaire | 55 | 53 | 42 | 36 |
| Élevé | 29 | 37 | 32 | 51 |
-
Note: Il est possible que la somme des pourcentages ne soit pas égale à 100 pour cent en raison des arrondis.
Source: Calculs réalisés par les auteurs à partir de données de l’enquête IPWS 2021.
Les non-migrants qui travaillent par l’intermédiaire de plateformes sont plus susceptibles d’être de sexe masculin (53 pour cent) et sont relativement jeunes (46 pour cent ont entre 18 et 34 ans). Ils ont aussi un niveau d’études plus élevé (37 pour cent sont titulaires d’un diplôme universitaire, alors que ce pourcentage est de 29 pour cent parmi ceux qui ne travaillent pas via une plateforme). Les proportions sont un peu différentes concernant les migrants: les travailleurs de plateformes sont répartis de manière égale entre hommes et femmes et sont plus susceptibles d’avoir de jeunes enfants. Ils sont aussi plus jeunes que les migrants qui n’utilisent pas de plateformes, une très forte proportion (31 pour cent) faisant partie de la tranche des 35 à 44 ans. Les travailleurs de plateformes sont en outre plus nombreux à vivre dans une grande ville, qu’ils soient migrants (54 pour cent) ou non (50 pour cent). Enfin, ils sont plus susceptibles d’avoir un diplôme universitaire, mais cette différence est nettement plus grande parmi les migrants, 51 pour cent des travailleurs de plateformes immigrés ayant un tel diplôme, alors que ce pourcentage n’est que de 32 pour cent parmi les immigrés qui ne travaillent pas par le biais de plateformes.
Ces résultats révèlent quelques points communs dans les différences entre migrants et non-migrants et entre travailleurs de plateformes et population active en général. Globalement, les travailleurs de plateformes immigrés se démarquent par leur âge plus bas et par leur niveau d’études, particulièrement élevé.
Pour explorer plus avant les mécanismes qui conduisent les migrants à travailler via des plateformes, nous analysons leur degré d’intégration au marché du travail traditionnel et les caractéristiques pouvant expliquer leur plus grande vulnérabilité et les risques de discrimination auxquels ils sont exposés.
Comme le montre le tableau 2, les étudiants sont un peu plus représentés parmi les travailleurs de plateformes que parmi les autres travailleurs, qu’ils soient migrants (l’écart est de 3 points de pourcentage) ou non (6 points). Ils restent toutefois minoritaires parmi les travailleurs de plateformes, n’en représentant que 11 pour cent parmi les non-migrants et 8 pour cent parmi les migrants. Dans l’ensemble, la majorité des travailleurs de plateformes exercent en parallèle une activité professionnelle traditionnelle. Au sein de la population née dans le pays, ils ont une probabilité plus forte que les autres d’avoir un emploi dans l’économie traditionnelle, mais occupent moins souvent un poste permanent (37 pour cent contre 48 pour cent) et sont plus souvent travailleurs indépendants (21 pour cent contre 10 pour cent). Parmi les migrants, les travailleurs de plateformes ont une probabilité un peu plus faible que les autres d’exercer une activité dans l’économie traditionnelle. Ceux qui ont un emploi ont moins de chances d’occuper un poste permanent (31 pour cent contre 42 pour cent) et sont plus susceptibles d’être travailleurs indépendants (20 pour cent contre 11 pour cent). Comparativement aux migrants qui ne travaillent pas par le biais de plateformes, ils sont aussi plus susceptibles d’être au chômage (21 pour cent contre 15 pour cent), alors que cet écart n’est pas constaté parmi les personnes nées dans le pays. Enfin, qu’ils soient migrants ou non, les travailleurs de plateformes ont une durée de travail plus courte que les autres. L’écart est cependant faible parmi les migrants, dont la durée de travail est globalement moins longue que celle des non-migrants, qu’ils travaillent ou non dans l’économie des plateformes. Ces constatations témoignent de différences de relations avec le marché du travail, le travail de plateformes servant de solution de remplacement du travail classique, en particulier pour les migrants.
Tableau 2. Travailleurs migrants et non migrants, travaillant ou non par l’intermédiaire de plateformes, selon leur degré de vulnérabilité socio-économique
| Non-migrants | Migrants | |||
| Ne travaillant pas via des plateformes | Travaillant via des plateformes | Ne travaillant pas via des plateformes | Travaillant via des plateformes | |
| Total | 27 796 | 3 496 | 3 594 | 554 |
| Situation professionnelle (%) | ||||
| Salarié – permanent | 48 | 37 | 42 | 31 |
| Salarié – temporaire | 13 | 14 | 16 | 15 |
| Travailleur indépendant | 10 | 21 | 11 | 20 |
| Chômeur | 9 | 9 | 15 | 21 |
| Étudiant | 5 | 11 | 5 | 8 |
| Inactif | 15 | 8 | 11 | 5 |
| Durée hebdomadaire de travail (%) | ||||
| Moins de 20 heures | 6 | 8 | 9 | 10 |
| 20-34 heures | 16 | 20 | 22 | 22 |
| 35 heures et plus | 75 | 68 | 66 | 64 |
| Variable | 3 | 3 | 3 | 4 |
| Pays de naissance (%) | ||||
| Pays de résidence | 100 | 100 | 0 | 0 |
| Union européenne | 0 | 0 | 34 | 36 |
| Pays européen extérieur à l’UE | 0 | 25 | 24 | |
| Afrique et Moyen-Orient | 0 | 0 | 21 | 14 |
| Asie | 0 | 0 | 5 | 8 |
| Amériques et Australie | 0 | 0 | 14 | 18 |
| Pénalité sur le marché du travail (%) | ||||
| Forte pénalité sur le plan de l’emploi | s.o. | s.o. | 22 | 29 |
| Faible pénalité sur le plan de l’emploi | s.o. | s.o. | 78 | 71 |
| Forte pénalité sur le plan du statut professionnel (ISEI) | s.o. | s.o. | 21 | 29 |
| Faible pénalité sur le plan du statut professionnel (ISEI) | s.o. | s.o. | 79 | 71 |
-
Notes: Les chiffres figurant dans le tableau sont des pourcentages; s.o.: sans objet. Il est possible que la somme des pourcentages ne soit pas égale à 100 pour cent en raison des arrondis.
Source: Calculs réalisés par les auteurs à partir de données de l’enquête IPWS 2021.
Parmi les migrants, la propension à se tourner vers les plateformes varie légèrement en fonction de la région d’origine, à savoir que les travailleurs de plateforme sont un peu plus susceptibles d’être nés dans un État membre de l’UE, en Asie ou dans la zone Amériques et Australie.
Enfin, nous examinons si les migrants qui, à caractéristiques égales, sont a priori plus pénalisés que les non-migrants en termes d’emploi ou de statut professionnel ont plus souvent recours aux plateformes que les non-migrants. Nous constatons que les migrants en situation plus défavorable sont effectivement surreprésentés parmi les travailleurs de plateformes, puisque 29 pour cent se situent dans le quartile correspondant aux pénalités les plus fortes, aussi bien sur le plan de l’emploi que sur celui du statut professionnel2, contre environ 20 pour cent parmi les migrants qui ne sont pas travailleurs de plateformes.
Notre analyse a jusqu’à présent porté sur tous les types de travail de plateformes. Or, ce mode de travail englobe des tâches très diverses du point de vue du niveau de qualification, de la complexité, de la rémunération et du lieu de travail. Nous explorons donc maintenant les différences entre migrants et non-migrants en tenant compte de cette diversité.
Comme le montre le tableau 3, comparativement aux personnes natives du pays, les migrants sont moins présents dans le travail de plateformes à distance quel que soit le niveau de qualification, et ils sont beaucoup plus susceptibles de fournir des services de transport et de livraison. Ainsi, un quart des travailleurs de plateformes immigrés fournissent ce type de services, contre 13,3 pour cent des non-migrants. Ils cumulent aussi plus souvent plusieurs types de travail de plateformes (20,5 contre 15,6 pour cent). Parmi les travailleurs de plateformes nés dans le pays, un niveau d’études plus élevé va de pair avec une probabilité plus forte d’exécuter des tâches plus qualifiées à distance (22,8 pour cent) et plus faible de proposer des services de transport et de livraison (9,8 pour cent). L’adéquation entre tâches et qualifications est plus rare parmi les migrants, seulement 14,9 pour cent des travailleurs très qualifiés accomplissant des tâches très qualifiées à distance, tandis que 24,6 pour cent travaillent dans le secteur du transport et de la livraison.
Tableau 3. Hétérogénéité des travailleurs de plateformes, par statut migratoire et type de travail de plateformes
| Non-migrants | Nombre | Microtravail à distance (%) | Travail qualifié à distance (%) | Services de transport et de livraison hors ligne (%) | Autres tâches hors ligne | Plusieurs plateformes (%) |
| Total | 3 496 | 36,4 | 17,4 | 13,3 | 17,4 | 15,6 |
| Niveau d’études | ||||||
| Faible | 177 | 42,7 | 7,8 | 15,6 | 21,8 | 12,1 |
| Intermédiaire | 1 462 | 33,6 | 15,4 | 15,3 | 20,2 | 15,4 |
| Élevé | 1 857 | 38,6 | 22,8 | 9,8 | 12,1 | 16,7 |
| Situation professionnelle | ||||||
| Salarié – permanent | 1 437 | 40,0 | 16,6 | 11,9 | 15,9 | 15,6 |
| Salarié – temporaire | 470 | 32,4 | 17,4 | 13,3 | 22,3 | 14,6 |
| Travailleur indépendant | 722 | 25,2 | 22,7 | 18,1 | 11,5 | 22,4 |
| Chômeur | 272 | 32,7 | 16,7 | 16,9 | 22,9 | 10,8 |
| Étudiant | 345 | 44,1 | 16,1 | 8,3 | 18,8 | 12,8 |
| Inactif | 250 | 49,6 | 9,4 | 10,1 | 22,4 | 8,5 |
| Durée hebdomadaire de travail | ||||||
| Moins de 20 heures | 232 | 24,6 | 19,8 | 5,8 | 17,7 | 32,0 |
| 20-34 heures | 535 | 34,9 | 23,9 | 10,9 | 14,9 | 15,3 |
| 35 heures et plus | 1 765 | 35,5 | 16,9 | 15,8 | 16,1 | 15,8 |
| Variable | 75 | 32,4 | 18,7 | 13,5 | 12,2 | 23,3 |
| Migrants | Nombre | Microtravail à distance (%) | Travail qualifié à distance (%) | Services de transport et de livraison hors ligne (%) | Autres tâches hors ligne | Plusieurs plateformes (%) |
| Total | 554 | 27,1 | 11,5 | 24,7 | 16,2 | 20,5 |
| Niveau d’études | ||||||
| Faible | 43 | 32,1 | 0,0 | 30,3 | 19,3 | 18,3 |
| Intermédiaire | 161 | 27,9 | 11,1 | 22,6 | 20,6 | 17,8 |
| Élevé | 350 | 25,2 | 14,9 | 24,6 | 12,3 | 23,0 |
| Situation professionnelle | ||||||
| Salarié – permanent | 166 | 39,5 | 7,4 | 22,4 | 14,2 | 16,5 |
| Salarié – temporaire | 84 | 24,8 | 19,1 | 22,8 | 15,4 | 18,0 |
| Travailleur indépendant | 123 | 19,9 | 10,7 | 26,7 | 18,6 | 24,0 |
| Chômeur | 106 | 8,2 | 13,7 | 30,5 | 18,5 | 29,1 |
| Étudiant | 46 | 42,4 | 17,4 | 16,9 | 9,0 | 14,3 |
| Inactif | 29 | 37,7 | 0,0 | 24,6 | 23,0 | 14,7 |
| Durée hebdomadaire de travail | ||||||
| Moins de 20 heures | 39 | 14,2 | 7,7 | 34,7 | 10,1 | 33,3 |
| Migrants | Nombre | Microtravail à distance (%) | Travail qualifié à distance (%) | Services de transport et de livraison hors ligne (%) | Autres tâches hors ligne | Plusieurs plateformes (%) |
| 20-34 heures | 76 | 34,9 | 5,1 | 27,9 | 17,1 | 15,0 |
| 35 heures et plus | 239 | 32,1 | 13,0 | 21,6 | 16,7 | 16,5 |
| Variable | 19 | 16,9 | 19,6 | 11,0 | 8,4 | 44,1 |
| Pays de naissance | ||||||
| Union européenne | 179 | 32,1 | 10,5 | 22,4 | 19,4 | 15,6 |
| Pays européen extérieur à l’UE | 130 | 18,7 | 8,4 | 30,5 | 15,4 | 27,0 |
| Afrique et Moyen-Orient | 88 | 24,1 | 12,1 | 23,2 | 7,5 | 33,1 |
| Asie | 40 | 29,7 | 13,7 | 31,0 | 19,8 | 5,9 |
| Amériques et Australie | 117 | 29,7 | 16,4 | 19,6 | 15,8 | 18,5 |
| Pénalités sur le marché du travail | ||||||
| Forte pénalité sur le plan de l’emploi | 165 | 29,4 | 14,3 | 30,8 | 6,8 | 18,8 |
| Faible pénalité sur le plan de l’emploi | 363 | 25,2 | 10,3 | 23,1 | 20,1 | 21,4 |
| Forte pénalité sur le plan du statut professionnel (ISEI) | 150 | 32,7 | 8,4 | 22,4 | 14,4 | 22,1 |
| Faible pénalité sur le plan du statut professionnel (ISEI) | 365 | 21,9 | 13,1 | 27,2 | 17,4 | 20,4 |
-
Note: Il est possible que la somme des pourcentages ne soit pas égale à 100 pour cent en raison des arrondis.
Source: Calculs réalisés par les auteurs à partir de données de l’enquête IPWS 2021.
Les différences entre les migrants et les autres concernant le type de travail de plateformes effectué varient aussi selon la situation sur le marché du travail traditionnel. Ainsi, les migrants qui sont au chômage proposent plus souvent des services de transport et de livraison (30,5 pour cent) et travaillent plus fréquemment par le biais de plusieurs plateformes (29,1 pour cent), mais sont en revanche moins susceptibles d’exécuter des microtâches à distance (8,2 pour cent). À l’inverse, le microtravail est l’activité la plus répandue parmi les non-migrants au chômage (32,7 pour cent). Alors que 22,7 pour cent des travailleurs indépendants nés dans le pays effectuent des tâches qualifiées via des plateformes en ligne, seulement 10,7 pour cent des travailleurs indépendants migrants exécutent ce type de tâches; ces travailleurs sont en revanche plus susceptibles d’offrir des services de transport et de livraison (26,7 pour cent).
Enfin, s’agissant du pays de naissance des migrants, le microtravail à distance est surtout répandu parmi les personnes nées au sein de l’UE, en Asie ou dans la zone Amériques et Australie, tandis que l’offre de services de transport et de livraison l’est davantage parmi les migrants originaires de l’Asie et de pays européens extérieurs à l’UE. Les migrants qui subissent la pénalité la plus forte sur le plan du statut professionnel ont une probabilité plus grande d’effectuer des microtâches à distance, tandis que ceux qui sont le plus pénalisés sur le plan de l’emploi sont plus susceptibles d’exécuter des microtâches à distance et de proposer des services de transport et de livraison.
4.2. Surreprésentation de la population migrante dans l’économie des plateformes compte tenu des différences de composition de cette population
Le tableau qui vient d’être présenté met en lumière d’importantes différences entre les populations de migrants et de non-migrants de notre échantillon, tant en ce qui concerne le profil sociodémographique que les caractéristiques de l’activité exercée par l’intermédiaire de plateformes. Les migrants ont une probabilité plus forte de travailler par le biais de plateformes – en particulier de proposer des services de transport et de livraison –, mais plus faible d’effectuer des tâches en ligne. Ceux qui sont a priori plus vulnérables et en position plus défavorable dans le pays d’accueil – du point de vue des débouchés professionnels et parce qu’ils sont nés en dehors de l’UE – sont, en moyenne, plus susceptibles de se tourner vers le travail de plateformes, en particulier dans le secteur du transport et de la livraison. Toutefois, comme la population immigrée diffère de celle née dans le pays en termes de niveau d’études, d’âge, de situation familiale et de situation professionnelle, elle a peut-être des possibilités et besoins différents sur le plan du travail. Ces différences peuvent avoir un impact sur leur représentation dans l’économie traditionnelle comme dans l’économie des plateformes. Il est donc indispensable de tenir compte des différences de composition entre les migrants et les non-migrants pour pouvoir comparer des individus par ailleurs similaires.
La figure 1 représente la différence relative de probabilité de travailler par l’intermédiaire de plateformes entre migrants et non-migrants, compte tenu de leurs différences sociodémographiques3. Il en ressort que les migrants ont une probabilité supérieure de 13 pour cent d’être présents dans l’économie des plateformes, soit un écart de 1,3 point de pourcentage en ce qui concerne la proportion de personnes travaillant via les plateformes. Autrement dit, la prise en compte des différences de composition réduit de près de moitié l’écart entre migrants et non-migrants (le faisant passer de 2,2 points à 1,3 point). Pour ce qui est du type de travail accompli, les migrants ont une probabilité deux fois plus forte de proposer des services de transport et de livraison (une probabilité supérieure de 99 pour cent par rapport aux non-migrants) et 28 pour cent plus forte d’effectuer un autre type de travail de plateformes hors ligne.
Figure 1. Différence relative entre migrants et non-migrants concernant la probabilité de travailler par l’intermédiaire de plateformes (en pourcentage)
Note: Écart pondéré entre migrants et non-migrants avec intervalle de confiance à 90 pour cent, après prise en compte du sexe, de l’âge, de l’interaction entre le sexe et l’âge, du lieu de résidence, du niveau d’études, de la présence ou non d’un jeune enfant dans le ménage, de la vague de l’enquête et d’effets fixes pays. Exprimé en différence de pourcentages comparativement à la population non migrante. Une valeur positive est le signe d’une surreprésentation des migrants.
Source: Calculs réalisés par les auteurs à partir de données de l’enquête IPWS 2021.
4.3. Disparités entre les migrants en fonction de la pénalité subie sur le marché du travail
Nous explorons maintenant la surreprésentation des migrants dans l’économie des plateformes, mise en évidence dans la partie précédente, en examinant le rôle des facteurs mis en lumière par les études sur l’intégration au marché du travail et les débouchés disponibles dans l’économie traditionnelle. Nous cherchons donc à isoler ceux qui jouent un rôle plus grand parmi les migrants compte tenu de l’hétérogénéité de cette population, en prenant les non-migrants comme base de comparaison.
La figure 2 représente la variation de l’écart entre migrants et non-migrants selon la situation sur le plan de l’emploi4. De manière générale, les migrants sans emploi sur le marché du travail traditionnel ont une probabilité plus forte (de 22 pour cent) de travailler par le biais de plateformes que des non-migrants se trouvant dans la même situation, tandis qu’il n’existe pas de différence statistiquement significative dans le cas des personnes qui ont un autre emploi. Cette constatation corrobore les conclusions de travaux antérieurs montrant que les migrants ont recours au travail de plateformes en remplacement plutôt qu’en complément du travail traditionnel (Altenried, 2024), mais que les tâches auxquelles ils ont accès font partie des moins bien rémunérées.
Figure 2. Différence relative entre migrants et non-migrants concernant la probabilité de travailler par l’intermédiaire de plateformes, selon la situation sur le plan de l’emploi (en pourcentage)
Note: Écart pondéré entre migrants et non-migrants avec intervalle de confiance à 90 pour cent, après prise en compte du sexe, de l’âge, de l’interaction entre le sexe et l’âge, du lieu de résidence, du niveau d’études, de la présence ou non d’un jeune enfant dans le ménage, de la vague de l’enquête et d’effets fixes pays. Exprimé en différence de pourcentages comparativement à la population non migrante. Une valeur positive est le signe d’une surreprésentation des migrants.
Source: Calculs réalisés par les auteurs à partir de données de l’enquête IPWS 2021.
La figure 3 montre que, si les migrants sont, en moyenne, plus susceptibles de travailler via des plateformes que les non-migrants, le niveau d’études joue un rôle important. Ceux qui possèdent un diplôme universitaire ont une probabilité beaucoup plus forte (de 26 pour cent) de travailler dans l’économie des plateformes que leurs homologues natifs du pays, tandis qu’il n’existe pas de différence significative concernant ceux qui ne sont pas titulaires d’un diplôme universitaire. Cette constatation vaut quel que soit le type de travail de plateformes considéré. À noter toutefois que les données ne permettent pas de faire la différence entre les diplômes de l’enseignement supérieur obtenus dans le pays d’origine et ceux obtenus dans le pays d’accueil, alors que les premiers risquent davantage d’être dévalorisés ou de ne pas être reconnus (Zwysen et Demireva, 2025).
Figure 3. Différence relative entre migrants et non-migrants concernant la probabilité de travailler par l’intermédiaire de plateformes, selon le niveau d’études (en pourcentage)
Note: Écart pondéré entre migrants et non-migrants avec intervalle de confiance à 90 pour cent, après prise en compte du sexe, de l’âge, de l’interaction entre le sexe et l’âge, du lieu de résidence, du niveau d’études, de la présence ou non d’un jeune enfant dans le ménage, de la vague de l’enquête et d’effets fixes pays. Exprimé en différence de pourcentages comparativement à la population non migrante. Une valeur positive est le signe d’une surreprésentation des migrants.
Source: Calculs réalisés par les auteurs à partir de données de l’enquête IPWS 2021.
Ensuite, nous cherchons à déterminer s’il existe un lien entre la surreprésentation des migrants dans l’économie des plateformes et les différences reflétant les pénalités et handicaps subis par les migrants de même origine et de même profil sociodémographique. Nous commençons par examiner la différence entre les migrants nés dans un autre État membre de l’UE que celui où ils résident et ceux originaires de pays tiers; ces derniers pourraient, a priori, avoir plus de difficultés à accéder à un emploi dans leur pays d’accueil et être, par conséquent, plus enclins à se tourner vers les activités plus accessibles de l’économie des plateformes. Paradoxalement, comme le montre la figure 4, après prise en compte des différences compositionnelles, les migrants nés dans l’UE ont plus de chances de travailler via des plateformes. Ce résultat semble principalement s’expliquer par le fait qu’ils sont davantage représentés dans le microtravail à distance. Toutefois, la petite taille des échantillons nous empêche de tirer des conclusions affirmatives à cet égard5.
Figure 4. Différence relative entre migrants et non-migrants concernant la probabilité de travailler par l’intermédiaire de plateformes, selon le pays de naissance (en pourcentage)
Note: Écart pondéré entre migrants et non-migrants avec intervalle de confiance à 90 pour cent, après prise en compte du sexe, de l’âge, de l’interaction entre le sexe et l’âge, du lieu de résidence, du niveau d’études, de la présence ou non d’un jeune enfant dans le ménage, de la vague de l’enquête et d’effets fixes pays. Exprimé en différence de pourcentages comparativement à la population non migrante. Une valeur positive est le signe d’une surreprésentation des migrants.
Source: Calculs réalisés par les auteurs à partir de données de l’enquête IPWS 2021.
Dans l’étape suivante, nous différencions les migrants en fonction de la pénalité subie sur le plan de l’emploi et du statut professionnel afin d’obtenir une vision plus complète du rôle de ce handicap sur le recours au travail de plateformes (Heath et Cheung, 2006; Zwysen, Di Stasio et Heath, 2021). Nous constatons que les groupes de migrants relativement pénalisés sur le plan de l’emploi (figure 5) sont beaucoup plus susceptibles que les autres (et la différence est statistiquement significative) de travailler dans l’économie des plateformes: l’écart avec les non-migrants s’établit à 41 pour cent, alors qu’il n’est que de 6 pour cent (et n’est pas statistiquement significatif) lorsque la pénalité est faible. Ces effets sont statistiquement significatifs pour le travail de plateformes dans son ensemble; ils sont particulièrement importants dans les services de transport et de livraison, mais beaucoup plus faibles dans les segments du microtravail et du travail qualifié à distance.
Figure 5. Différence relative entre migrants et non-migrants concernant la probabilité de travailler par l’intermédiaire de plateformes, selon la pénalité sur le plan de l’emploi (en pourcentage)
Note: Écart pondéré entre migrants et non-migrants avec intervalle de confiance à 90 pour cent, après prise en compte du sexe, de l’âge, de l’interaction entre le sexe et l’âge, du lieu de résidence, du niveau d’études, de la présence ou non d’un jeune enfant dans le ménage, de la vague de l’enquête et d’effets fixes pays. Exprimé en différence de pourcentages comparativement à la population non migrante. Une valeur positive est le signe d’une surreprésentation des migrants.
Source: Calculs réalisés par les auteurs à partir de données de l’enquête IPWS 2021 et de l’EFT 2019-2021.
Enfin, la figure 6 présente des résultats similaires concernant la pénalité en termes de statut professionnel (ISEI). Dans l’ensemble, les migrants a priori plus pénalisés ont une probabilité plus forte de travailler par l’intermédiaire de plateformes – cette probabilité est supérieure de 40 pour cent à celle calculée pour les non-migrants, alors que l’écart ne dépasse pas 4 pour cent dans le cas des migrants les moins pénalisés. Cette constatation vaut aussi bien pour le travail de plateformes en général que pour ses différentes déclinaisons, et en particulier le microtravail à distance.
Figure 6. Différence relative entre migrants et non-migrants dans la probabilité de travailler par l’intermédiaire de plateformes, selon la pénalité sur le plan du statut professionnel (en pourcentage)
Note: Écart pondéré entre migrants et non-migrants avec intervalle de confiance à 90 pour cent, après prise en compte du sexe, de l’âge, de l’interaction entre le sexe et l’âge, du lieu de résidence, du niveau d’études, de la présence ou non d’un jeune enfant dans le ménage, de la vague de l’enquête et d’effets fixes pays. Exprimé en différence de pourcentages comparativement à la population non migrante. Une valeur positive est le signe d’une surreprésentation des migrants.
Source: Calculs réalisés par les auteurs à partir de données de l’enquête IPWS 2021 et de l’EFT 2019-2021.
En somme, notre analyse révèle que la probabilité plus forte de travailler par le biais de plateformes constatée chez les migrants est la résultante de mécanismes individuels, mais aussi de phénomènes structurels. Ceux qui ont moins la possibilité d’accéder à d’autres débouchés professionnels, soit parce que leur expérience et leurs qualifications ne sont pas reconnues, soit parce qu’ils sont davantage en butte à une discrimination, sont plus susceptibles de travailler en dehors du marché du travail traditionnel (Pager et Pedulla, 2015; Zwysen, Di Stasio et Heath, 2021).
5. Discussion
Notre objectif était d’analyser la place du travail de plateformes parmi les migrants en Europe et d’examiner s’il était possible de généraliser les constatations issues de travaux antérieurs à tous les groupes sociodémographiques et à différents modes de travail de plateformes. Globalement, nous constatons que les migrants ont une probabilité de se tourner vers le travail de plateformes supérieure d’environ 20 pour cent à celle calculée pour les non-migrants – ce qui correspond à un écart de 2,2 points de pourcentage dans la proportion de personnes exerçant ce type d’activité – et qu’ils sont surtout présents sur le segment des services de transport et de livraison de repas. Nous confirmons que la surreprésentation des migrants dans l’économie des plateformes est due, au moins en partie, à leurs particularités sociodémographiques, à savoir qu’ils sont plus jeunes, ont un niveau d’études plus élevé et ont moins de chances d’occuper un emploi traditionnel, soit des caractéristiques proches de celles de la main-d’œuvre de l’économie des plateformes dans son ensemble. Après prise en compte de ces spécificités, la surreprésentation des migrants n’est plus que de 13 pour cent, ou 1,3 point de pourcentage, mais elle ne disparaît pas complètement.
Ces constatations sont conformes aux attentes et aux études antérieures qui montrent que les migrants sont attirés par le travail de plateformes faute de débouchés valables sur le marché du travail ordinaire, soit parce qu’ils se heurtent à des obstacles à l’emploi en général, soit parce qu’ils rencontrent des difficultés pour trouver un emploi correspondant à leurs qualifications. C’est notamment le cas des migrants dont le niveau d’études et de qualification est relativement élevé, qui sont plus susceptibles de se tourner vers le travail intermédié par des plateformes numériques. En revanche, ceux qui sont peu qualifiés ont souvent plus facilement accès à des emplois mal rémunérés sur le marché du travail classique. Nous montrons aussi que les migrants appartenant à des groupes sociodémographiques en position plus défavorable sur le marché du travail des pays d’accueil sont plus susceptibles que les autres de travailler par le biais de plateformes. La plus grande représentation, dans l’économie des plateformes, des migrants qui n’ont pas d’emploi classique s’explique aussi par le fait qu’ils ont davantage besoin de flexibilité pour pouvoir concilier leur travail avec d’autres engagements – par exemple des études (Lam et Triandafyllidou, 2024; van Doorn et Vijay, 2024). La proportion plus forte d’étudiants n’occupant pas d’emploi peut aussi s’expliquer par une tendance des migrants économiques à demander des visas d’études, qui sont plus faciles à obtenir et leur permettent ensuite de cumuler travail (informel) et études.
L’analyse de différents types de travail de plateformes montre que le constat de surreprésentation des migrants, qui concerne surtout les activités attachées à un lieu physique (Kowalik, Lewandowski et Kaczmarczyk, 2022), est difficilement généralisable aux autres tâches exécutées par le biais de plateformes. Les migrants sont nettement plus susceptibles de fournir des services de transport ou de livraison, segment sur lequel ils sont proportionnellement près de deux fois plus nombreux que les non-migrants, et d’autres activités hors ligne – leur probabilité d’exercer ces activités est supérieure de 30 pour cent à celle des non-migrants. En revanche, ils ne sont pas surreprésentés dans les tâches à distance. Ce résultat, contraire à nos attentes, peut sembler paradoxal étant donné, d’une part, que les migrants ont un niveau d’études relativement élevé et, d’autre part, que les activités en ligne permettent d’accéder à un marché du travail transnational, par conséquent plus vaste.
Nos constatations fournissent donc des éléments empiriques robustes à l’appui des études antérieures, essentiellement qualitatives, concluant que les migrants ont une probabilité plus forte de travailler dans l’économie des plateformes, parce que les obstacles à l’entrée sont relativement limités (Altenried, 2024; van Doorn et Vijay, 2024). Elles montrent en outre que ceux qui n’ont pas d’emploi classique – et sont donc plus dépendants financièrement des plateformes – et ceux qui sont plus pénalisés que les autres sur le plan du statut professionnel se tournent plus volontiers vers les plateformes.
Notre analyse présente certaines limites, dues aux données disponibles. Elle repose sur une enquête transnationale qui a pour but de fournir une image d’un échantillon représentatif de la population de 18 à 65 ans et qui ne cible pas particulièrement les migrants. Même si quiconque ayant un numéro de téléphone est en théorie susceptible de faire partie de l’échantillon, certains des migrants les plus précaires sont vraisemblablement exclus – soit parce qu’ils n’ont pas de numéro de téléphone local, soit parce qu’ils ne maîtrisent pas assez la langue pour pouvoir répondre au sondage, soit parce qu’ils sont réticents à répondre. De ce fait, nos résultats correspondent sans doute à des estimations basses de l’écart entre migrants et non-migrants, les migrants les plus vulnérables étant probablement encore plus représentés dans l’économie des plateformes (voir, par exemple, van Doorn, Ferrari et Graham, 2023). De surcroît, nous n’avons pu repérer que les migrants de la première génération. Les autres sont inclus dans le groupe témoin formé par les non-migrants, quand bien même ces autres générations sont probablement elles aussi touchées par la discrimination et les différences d’intégration sur le marché du travail.
Face à ces limites, nous avons réalisé des tests de robustesse. Premièrement, pour évaluer si les migrants étaient sous-représentés dans l’échantillon de l’IPWS, nous avons effectué une comparaison avec les vagues 2020-21 de l’EFT. Le tableau SA5 de l’annexe supplémentaire en ligne (en anglais) compare la proportion de migrants des deux enquêtes et montre que, de manière générale, l’IPWS surestime légèrement la population née à l’étranger, en particulier celle originaire de pays tiers, mais qu’il n’existe pas de biais systématique. Nous avons ensuite repondéré les données de l’IPWS pour faire coïncider les proportions de migrants par caractéristique démographique (âge et sexe) et région d’origine avec celles de l’EFT et avons répété les principales analyses en utilisant les données repondérées. Comme le montre la figure SA1 de l’annexe supplémentaire en ligne (en anglais), les résultats sont cohérents avec ceux obtenus précédemment, certains écarts entre migrants et non-migrants étant légèrement plus grands après repondération.
Enfin, cette étude repose sur une sélection d’indicateurs de débouchés professionnels et de situation économique et sociale. Elle ne tient donc pas compte d’autres facteurs susceptibles d’exercer une influence sur la situation des migrants sur le marché du travail et sur leur présence dans l’économie des plateformes. Ainsi, la qualité générale des débouchés influe vraisemblablement sur le recours au travail de plateformes (Zwysen et Piasna, 2024). Dans les prochaines versions de cette analyse, il pourrait être envisagé d’inclure des caractéristiques supplémentaires des marchés du travail locaux pour mieux rendre compte de ces dynamiques. De même, l’hétérogénéité de l’économie des plateformes, en particulier les différences de modèles d’affaires et d’emploi entre pays, mériterait d’être explorée de façon plus approfondie. Même au sein de l’UE, il existe des différences non négligeables en matière de réglementation et de protection des travailleurs, un même opérateur de plateforme pouvant appliquer différentes modalités d’emploi selon le pays. Ces différences pourraient expliquer des écarts dans la présence des migrants dans l’économie des plateformes. À cet égard, il conviendrait d’examiner les effets de la réglementation et des normes supranationales – par exemple de la directive sur le travail de plateformes récemment adoptée par l’UE6 pour tenter d’harmoniser le statut juridique des travailleurs de plateformes. Ces diverses considérations ouvrent des pistes pour de futurs travaux, pour lesquels notre étude fournit une base empirique.
6. Conclusions
L’apparition et l’essor de l’économie des plateformes observés dans le monde entier parallèlement aux évolutions technologiques ont été présentés comme la prochaine étape de la transformation du travail dans les économies capitalistes. Grâce à une recherche abondante, les conditions de travail et d’emploi qui ont cours dans cette économie sont désormais bien connues, ce qui a permis de mettre en rapport les nouveaux défis associés à l’innovation technologique et la persistance de formes d’exploitation des travailleurs et de relations de pouvoir asymétriques. Il subsiste cependant des lacunes dans les connaissances. L’une d’elles concerne les mécanismes qui expliquent la croissance du travail de plateformes et les facteurs qui conduisent à y recourir. Nous contribuons à la combler en explorant la place de ce mode de travail parmi les migrants de la première génération, qui constituent un segment particulièrement vulnérable de la population active, et en examinant les conditions économiques et sociales associées à leur propension plus grande à se tourner vers le travail de plateformes.
Ce faisant, nous apportons un nouvel éclairage sur la dynamique à l’œuvre derrière ces nouvelles formes de travail. Alors que les précédents processus de fragmentation, d’externalisation et de sous-traitance du travail avaient pour but de délocaliser l’emploi dans des lieux où les coûts du travail étaient plus bas, la stratégie des opérateurs de plateformes consiste apparemment à rechercher une main-d’œuvre bon marché là où vit également une clientèle suffisamment aisée. Une conclusion claire se dégage de l’analyse des mécanismes conduisant les migrants à travailler par l’intermédiaire de plateformes: les travailleurs vulnérables qui, en moyenne, disposent de ressources moindres et font partie de groupes plus pénalisés sur le marché du travail sont plus susceptibles de travailler par le biais de plateformes. Notre étude confirme aussi que le niveau relativement faible des obstacles à l’accès au travail de plateformes joue un rôle. Elle montre cependant que ce n’est pas tant cette faiblesse en elle-même qui est en cause que le fait qu’il soit plus facile de s’inscrire sur une plateforme que d’obtenir un emploi classique dans une région ou un pays donné.
La recherche a déjà établi que le travail de plateformes était généralement de mauvaise qualité: dans le meilleur des cas, il ne permet d’accéder qu’à des droits du travail et à une protection sociale limités. Il est généralement associé à des conditions de travail précaires et n’est que rarement un tremplin vers le marché du travail traditionnel (Altenried, 2024; Lenaerts et al., 2023). Dès lors, même si ce mode de travail permet dans un premier temps à la population migrante et à d’autres catégories vulnérables d’accéder au marché du travail, à long terme il risque de compromettre leurs perspectives d’emploi, de les pénaliser et de contribuer à leur exclusion économique et sociale.
À notre connaissance, cet article est le premier qui analyse la surreprésentation des migrants dans le travail de plateformes en Europe à partir d’un échantillon représentatif. Qui plus est, il porte sur différentes déclinaisons du travail de plateformes et ne se limite donc pas à la livraison de repas et au transport à la demande. Il apporte ainsi des éléments de contexte grandement nécessaires sur l’importance de ce type de travail pour les migrants.
Premièrement, nous avons remis en cause la thèse selon laquelle le travail de plateformes serait «un travail fait pour les migrants». Même si les travailleurs étrangers sont plus susceptibles de fournir des services de transport à la demande et de livraison que les non-migrants, la majorité des travailleurs de plateformes de notre échantillon sont en réalité nés dans leur pays de résidence. Il s’agit d’un élément important à prendre en compte dans la réflexion sur la nécessité de définir des règles et des normes pour encadrer le travail de plateformes, cette nécessité étant souvent sous-estimée au motif que cette forme de travail constitue un premier emploi pour les migrants ou un emploi transitoire débouchant sur une meilleure intégration professionnelle. Il faut souligner que le travail de plateformes ne concerne pas seulement une catégorie de travailleurs: il est répandu dans de multiples groupes de travailleurs précaires. Deuxièmement, notre analyse montre que les migrants sont plus susceptibles de se tourner vers l’économie des plateformes lorsqu’ils n’ont pas accès à d’autres débouchés correspondant à leur niveau d’études ou à leur qualification. Cette constatation confirme celle d’études antérieures révélant que le travail de plateformes est plus courant dans les régions où les emplois plus intéressants sur le marché du travail traditionnel sont rares (Zwysen et Piasna, 2024).
Le travail de plateformes est donc un symptôme des difficultés d’insertion professionnelle auxquelles se heurtent les migrants qui n’obtiennent pas d’emploi convenable sur le marché du travail traditionnel, et de faiblesses plus générales en matière d’accès au travail décent. Du point de vue des politiques publiques, il faudrait par conséquent adopter une stratégie plus globale, visant les normes du travail dans l’économie traditionnelle et leur respect dans l’économie des plateformes, couplée avec des mesures ayant pour but de prévenir l’exploitation des travailleurs vulnérables.
Notes
- Allemagne, Autriche, Bulgarie, Espagne, Estonie, France, Grèce, Hongrie, Irlande, Italie, Pologne, Roumanie, Slovaquie et Tchéquie. ⮭
- Même si la pénalité en matière d’emploi et celle due au statut professionnel se chevauchent parfois, elles ne concernent pas toujours les mêmes personnes. Quelque 42 pour cent des personnes fortement pénalisées sur le plan de l’emploi le sont aussi sur celui du statut professionnel, tandis que 58 pour cent ne le sont pas. ⮭
- Voir le tableau SA1 dans l’annexe supplémentaire en ligne (en anglais) pour les calculs sur lesquels repose la figure et le tableau SA2 pour les résultats de la régression ventilés par type de travail de plateformes. ⮭
- Les résultats détaillés de la régression concernant le travail de plateformes en général sont fournis dans le tableau SA3 de l’annexe supplémentaire en ligne (en anglais). D’autres résultats peuvent être fournis sur demande. ⮭
- Les résultats détaillés de la régression concernant le travail de plateformes en général sont fournis dans le tableau SA4 de l’annexe supplémentaire en ligne (en anglais). ⮭
- Directive (UE) 2024/2831 du Parlement européen et du Conseil du 23 octobre 2024 relative à l’amélioration des conditions de travail dans le cadre du travail via une plateforme. ⮭
Conflits d’intérêts
Les auteurs n’ont pas d’intérêts concurrents à déclarer.
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