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Face à l’IA, le travail comme outil de réappropriation de l’intelligence humaine

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Résumé

Pour les auteurs, la fascination et la peur que suscite l’intelligence artificielle (IA) découlent d’une compréhension erronée de l’intelligence humaine (IH) qui, elle, peine à déployer son potentiel. L’enthousiasme qui entoure l’IA occulte souvent la déshumanisation concomitantede l’IH.  Considérant le travail comme un champ où se dessine le futur de l’intelligence, ils défendent une conception plus étendue de l’IH, rappelant ses différentes dimensions et capacités constitutives et les limites souvent oubliées de l’IA. Ils voient dans les multiples défis de notre époque charnière une chance inédite de cultiver au travail les dimensions intrinsèquement humaines de l’intelligence, indispensables à l’humanisation du travail, mais largement inexploitées.

Mots clés: intelligence artificielle, intelligence humaine, travail, futur du travail

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Publié le
2025-12-10

Examen par les pairs

Les articles paraissant dans la Revue internationale du Travail n’engagent que leurs auteurs, de même que les désignations territoriales qui y sont utilisées, et leur publication ne signifie pas que l’OIT souscrit aux opinions qui y sont exprimées.

Titre original: «Responding to the Challenge of AI: Retrieving Human Intelligence Through Labour» (International Labour Review, vol. 164, no 4). Traduit par Alexia Auzière et Sophie Dubus. Également disponible en espagnol (Revista Internacional del Trabajo, vol. 144, no 4).

                                                                                                                               

1. Une fascination aveuglante, et souvent déshumanisante

Apparu il y a quelques décennies, le phénomène que l’on désigne depuis ses débuts sous le terme d’intelligence artificielle (IA) fascine les êtres humains. Rien de nouveau sous le soleil: avant elle, la technoscience et son essor les subjuguaient tout autant. Comment s’en étonner? La technoscience, après tout, nous a affranchis de bien des contraintes matérielles liées à notre condition humaine. Mais, aveuglés par ses lumières1, nous avons collectivement négligé d’explorer pleinement notre intelligence humaine (IH), et de la cultiver. Dans le récit du progrès tel qu’on aime à le raconter, on omet bien souvent que l’IA, et les autres technosciences avec elles, ne focalise notre attention que sur un seul aspect de l’IH, sa dimension fonctionnelle et individuelle – modélisable et réplicable par des machines2. L’intelligence fonctionnelle nous permet en effet d’obtenir des résultats concrets pour satisfaire nos besoins, raison pour laquelle elle est depuis longtemps valorisée. Pourtant, elle ne nous dit pas quels résultats valent d’être recherchés ni pourquoi, pas plus qu’elle ne se soucie des sujets qui en seront touchés, voire affectés. Cela revient à réduire l’intelligence à la fonctionnalité ou à la compétence, à la manière dont les choses fonctionnent, bref au «comment» – sans intégrer la question du «quoi», du «qui» ou du «pourquoi». Transposé au monde du travail, ce réductionnisme fonctionnel de l’IH revient à concevoir, de manière erronée, le travail comme la productivité pure, dénué de sens plus profond, en omettant d’inclure dans cette définition les conséquences humaines ou environnementales.

D’autres dimensions de l’IH, qui touchent à l’essence de notre humanité (comme la capacité à créer des valeurs qui motivent l’action, à questionner les paradigmes et à en changer, à improviser de manière créative, à user de sens commun ou à faire l’expérience de l’amour) ont également été négligées, ou considérées comme de moindre valeur, car «subjectives». Dans leur désir de comprendre la vie et l’intelligence, les humains ont simplifié l’une et l’autre à outrance via la modélisation scientifique. D’un point de vue instrumental, cette approche a été très utile, mais elle a eu le tort de nous faire prendre une carte limitée (et limitante) pour la réalité3. L’intelligence a été largement résumée à la seule intelligence fonctionnelle. Et, dans nos efforts pour l’automatiser au moyen de l’IA, nous avons perdu de vue le potentiel et la richesse de l’IH – nous en venons, entre autres aberrations, à résumer cette dernière à du traitement de données. Subjugués par la technoscience, nous avons non seulement soumis la main-d’œuvre aux impératifs de la technologie et anthropomorphisé la machine (par exemple le robot), mais avons même fantasmé d’en devenir une nous-mêmes, en omettant totalement les innombrables limites de cette technologie et le potentiel inexploré de notre intelligence.

Le triomphe de l’IA est également source de peur, notamment dans le monde du travail, comme l’étaient les machines pour les luddites au temps de la première révolution industrielle. Cette peur est particulièrement prégnante: l’IA, en plus d’être soupçonnée de détruire des emplois, est accusée de coloniser le management, le recrutement et les licenciements, et de surveiller de plus en plus notre travail (voir Aloisi et De Stefano, 2022). On aurait cependant tort de n’être que fataliste vis-à-vis de l’IA sous toutes ses formes, ou de la technoscience en général, quand le véritable problème est en fait la négligence dont nous avons fait preuve à l’encontre de certains aspects fondamentaux de l’IH4. Prenons plutôt les devants: c’est dans le champ du travail que l’on détermine le fonctionnement de l’intelligence à privilégier (souvent en fonction des demandes du marché du travail). C’est donc là que se joue le futur de l’IH.

Traditionnellement, l’intelligence, dans le cadre du travail, vise avant tout des résultats sur la base de connaissances acquises par le passé. Par conséquent, le travail comme réalité sociale (labour) privilégie ordinairement le développement de l’intelligence programmée fonctionnelle (soit une forme d’intelligence sur laquelle les machines peuvent surpasser l’humain, et qui expose davantage au risque de marchandisation des relations de travail, et ne s’est pas assez intéressé aux autres formes d’IH, comme la créativité et la capacité à identifier des valeurs pouvant guider les actions entreprises au travail5. Aujourd’hui, pour que les êtres humains restent des acteurs à part entière et des individus épanouis, les processus de travail doivent distinguer les domaines d’excellence de l’IH – notamment lorsqu’il s’agit de faire face à l’inconnu et de renouveler de nouveaux défis (autrement dit, affronter l’avenir) – de ceux où l’IA se montre plus puissante – comme le calcul et l’extraction de schémas à partir d’énormes quantités de données (ce qui revient à maîtriser le passé).

Cultiver une forme d’intelligence libre, collective et créative dans le cadre du travail, mettre l’IA – et sa puissance en tant qu’outil – au service de l’IH plutôt que l’inverse et, ce faisant, démarchandiser le travail, voilà qui constitue aujourd’hui des impératifs essentiels pour contrer la menace d’une dictature numérique et assurer aux humains leur raison d’être, et même leur survie6. Nous estimons que l’enthousiasme excessif et la peur panique suscités par l’IA découlent tous deux d’une compréhension erronée de l’IH qui, elle, peine à faire valoir son plein potentiel. La fascination aveuglante pour l’IA empêche bien souvent de voir la déshumanisation qui affecte l’IH elle-même. Considérant le travail comme l’un des espaces où se joue le futur de l’intelligence, nous défendons dans cet article une définition bien plus vaste de l’IH et invitons chacun à se saisir de la période charnière que nous traversons, et des milliers de défis qui l’accompagnent. Nous y discernons en effet l’occasion de cultiver les dimensions intrinsèquement humaines de l’intelligence sur les lieux de travail. Celles-ci, en plus de rester pour l’heure largement inexploitées, sont aussi essentielles pour humaniser le travail, affronter les difficultés qui ébranlent nos sociétés de plus en plus complexes et interconnectées et trouver l’épanouissement en tant qu’êtres humains.

2. Un cadre pour mieux comprendre et cultiver l’intelligence humaine

Contrairement à d’autres espèces animales, les êtres humains ne peuvent se contenter de leur seule «programmation» génétique pour survivre. Ils ont besoin de vivre en forte symbiose avec leurs congénères et de créer des cultures grâce à la liberté de leur intelligence (voir par exemple Enquist, Ghirlanda et Lind, 2023). L’intelligence collective, culturelle et relationnelle que nous développons depuis 200 000 ans par nos interactions avec nos semblables et avec la nature est constitutive de notre humanité7. À l’inverse, le scientisme – que l’on peut définir comme l’idéologie dominante des scientifiques – suppose que l’intelligence émerge de la matière, qui serait le concept abstrait le plus basique de la technoscience. Cette hypothèse découle du paralogisme du concret déplacé: le scientisme considère à tort la matière comme un élément primordial, tangible et fondamental. C’est pourquoi il envisage la vie et l’intelligence comme des mécanismes réplicables8. Dans sa quête de modélisation, il résume l’intelligence au seul traitement de l’information, autorisant les thuriféraires de l’IA à rêver d’un monde où les machines intelligentes conquerraient l’univers (voir par exemple Tegmark, 2017). Mais la vie et son intelligence, qui ne sont pas des abstractions, mais bien les formes de réalité les plus concrètes et immédiates qui soient, ne peuvent ni être expliquées dans leur intégralité ni être complètement réduites à des modèles ou à des mécanismes qui permettraient de les automatiser (voir par exemple Bird, 2003). C’est ce que nous appelons la liberté de la réalité, qui fait de l’intelligence incarnée – et non de la matière – l’élément primordial, et l’essence de notre humanité9.

2.1. Les capacités constitutives de l’intelligence humaine: la métaphore de la main créative

Pour mieux comprendre la richesse et le potentiel de l’IH collective, nous proposons de nous arrêter sur ses traits essentiels. Nous les présentons ici de manière synthétique en nous appuyant sur les cinq capacités créatives constitutives d’Agustí-Cullell (2022): 1) l’intérêt pour la réalité, 2) la communication, 3) la symbiose subsidiaire, 4) la recherche généralisée et 5) la liberté. Ces capacités créatives constitutives de l’IH sont aussi interdépendantes et coordonnées que les cinq doigts d’une main. C’est pourquoi nous utilisons la métaphore de la main créative pour en parler (une figure de style qui a en outre l’avantage de nous rappeler que cette image conceptuelle n’est qu’un modèle ne prétendant aucunement représenter la réalité, et dont l’unique but est de susciter d’autres travaux et discussions sur les capacités constitutives de l’IH):

  1. L’intérêt pour la réalité est le vecteur énergétique de l’IH10. Dans notre métaphore de la main, c’est l’index, le doigt qui pointe, celui qui attire l’attention sur les éléments importants pour motiver et guider l’action. C’est cette capacité qui fait de l’IH une intelligence sensible, émotionnelle et évaluatrice. Découvrir notre intérêt pour la réalité, telle qu’elle s’inscrit dans la communauté d’intérêts de la société, revient peu ou prou à trouver sa vocation; c’est aussi un élément essentiel du développement de l’IH. Dans beaucoup de sociétés, c’est très souvent le travail qui permet (ou devrait idéalement permettre) de découvrir cet intérêt. Réciproquement, dans un monde du travail qui vise l’épanouissement de l’IH, le travail doit être fondé sur l’intérêt authentique.

  2. La communication, qui se manifeste essentiellement par le discours, est le majeur de notre main créative, son axe – le médiateur des différentes capacités constitutives11. Elle nous affranchit du mécanisme «stimulus-réponse» caractéristique de la vie animale. Grâce à elle, nous intercalons des mots entre le stimulus et la réponse, mots dont la richesse sémantique ouvre le champ infini de l’intelligence humaine. Cette capacité est à la fois créative et métaphorique: elle fait le lien entre le sens exprimé et l’expérience vécue dans un domaine en particulier, et les transpose facilement à d’autres domaines. Par conséquent, l’IH est essentiellement linguistique. Elle crée et diffuse du sens grâce à la communication. L’IA en est incapable: elle peut certes générer des textes complexes sur la base de motifs passés, via des outils d’IA générative comme ChatGPT, mais elle reste hermétique au sens, qu’elle est incapable de saisir.

  3. La symbiose subsidiaire, l’annulaire de notre main métaphorique, désigne notre capacité à coopérer et à nous rendre mutuellement service, car notre capacité créative découle de notre nature sociable12. Notre aspiration au bonheur est en effet une entreprise collective, et non individuelle. Nous la qualifions de subsidiaire, car elle incarne le principe de subsidiarité13, et parce qu’il est important de rappeler qu’aujourd’hui la coopération ne peut plus suivre les approches hiérarchiques du passé. La créativité, pour advenir, implique que chaque entité humaine (de l’individu à la grande organisation internationale, en passant par la petite communauté) doit jouir de toute l’autonomie dont elle peut user de manière responsable en intradépendance avec d’autres institutions. L’IH opère à travers l’ensemble de ces intra-actions avec les autres et la nature. Elle est symbiotique: ce serait une erreur de l’envisager comme un phénomène individualiste. À l’inverse, les systèmes d’IA cherchent à maximiser leur autonomie jusqu’à l’autarcie. Il s’agit d’une erreur fondamentale, qui ignore le fait que l’intelligence, par sa nature même, se développe grâce à la communication et la coopération.

  4. La recherche généralisée est caractérisée par la mutation d’homo sapiens (qui prétend savoir) à homo quaerens (qui continue de chercher en toute humilité). Cette mutation est essentielle pour l’exploitation pleine et entière de l’IH14. Dans notre métaphore, elle est représentée par l’auriculaire, car elle est de loin l’une des dernières capacités créatives à avoir été développées (dans le récit culturel élaboré par «l’Occident» depuis la Renaissance)15 et qu’elle reste souvent confinée à certains domaines de spécialité, ayant en particulier trait à la technoscience. Le fait de questionner ce que l’on connaît pour atteindre un état d’apprentissage et de compréhension continus, ouvrant l’esprit à l’inconnu afin de créer, est la dynamique propre de l’intelligence. Cette dynamique essentielle de l’IH ne peut se déployer sans liberté, liberté qui, elle, est complètement étrangère aux systèmes d’IA: ces derniers sont incapables de fonctionner en dehors des données préexistantes (autrement dit, sans se baser sur le passé). Aujourd’hui, cette attitude de recherche constante est devenue nécessaire. Elle ne concerne plus uniquement certaines spécialités, mais bien toutes les activités, et doit être pratiquée par tous si nous ne voulons pas finir évincés par des machines avec lesquelles nous ne pouvons pas rivaliser en matière de traitement de l’information.

  5. La liberté est la capacité de l’être humain à reconnaître et à surmonter les éléments, internes ou externes, qui le limitent ou le contraignent16. Compte tenu de son importance, elle est représentée par le pouce, soutien des autres doigts qui leur permet de déployer leur plein potentiel. Cette capacité constitutive de l’IH peut nous libérer non seulement de tout ce qui a trait à l’ego (constitué de désirs, d’attentes et de craintes), mais aussi de notre attachement à nos émotions, à nos pensées et à nos connaissances. C’est le fondement de la véritable créativité, celle qui permet les grandes innovations comme la mécanique quantique en physique, le dodécaphonisme en composition musicale ou le cubisme en peinture. Il ne faut pas la confondre avec la capacité à combiner de manière nouvelle ce qui existe déjà, ce que les systèmes d’IA savent parfaitement faire. La liberté est ce qui permet la flexibilité, l’attitude de chercheur et la créativité de l’IH qui y correspond. Elle est indispensable dans le contexte actuel, et en particulier dans le monde du travail. Cette liberté et la libération qu’elle permet constituent l’hygiène de l’esprit, qu’elles dégagent de l’accumulation du passé et de l’égocentrisme, et qui lui permettent de tout redécouvrir d’un œil neuf en un instant17.

2.2. Les dimensions de l’intelligence humaine

La manière dont s’exercent les capacités constitutives de l’intelligence – l’intensité et la priorité de chacune par rapport aux autres – détermine les différents usages ou dimensions de l’IH18. Pour les besoins de l’analyse (puisque les distinctions proposées sont le produit de l’esprit, et non la réalité elle-même), nous nous appuyons une fois de plus sur la catégorisation proposée dans Agustí-Cullell (2022), et qui distingue trois grandes dimensions. Les deux premières concernent nos besoins, la troisième a trait à ce qui nous libère en tant qu’êtres humains19. Notons cependant que, à l’instar des capacités constitutives énumérées plus haut, ces dimensions s’entremêlent et, de ce fait, fonctionnent mieux dans un équilibre synergique (ce que nous appelons l’intelligence harmonieuse).

  1. L’intelligence fonctionnelle renvoie à une forme d’intelligence essentiellement instrumentale et abstraite, caractéristique des technosciences. Pour pouvoir prédire et contrôler certains phénomènes et créer des modèles de réalité technoscientifiques, ce type d’intelligence exclut les éléments non mesurables, comme les qualités concrètes et les valeurs. Dans l’entreprise, l’intelligence fonctionnelle se concentre sur la manière dont les choses sont faites en considérant les éléments existant dans la réalité comme des moyens pour atteindre une fin. Cette intelligence est essentielle pour le développement de compétences, ainsi que pour organiser et optimiser en continu des processus productifs permettant d’atteindre des objectifs précis. L’intérêt qui la caractérise est mû par la curiosité. Elle se fonde sur la liberté de pouvoir séparer le sujet observant de l’objet observé et ne nécessite aucune implication guidée par les valeurs, comme l’empathie, si bien qu’elle permet tout autant de trouver des remèdes contre le cancer que de mettre au point la bombe atomique. L’IA cherche essentiellement à automatiser cette intelligence fonctionnelle mais, comme elle est dépourvue de la curiosité et de la liberté propres aux humains, elle a tendance à le faire soit par analyse et réplication des différentes étapes d’une tâche ou d’un processus particulier (en créant par exemple des fonctions calculables), soit par le traitement de grandes quantités de données (par exemple en entraînant des réseaux neuraux).

  2. L’intelligence axiologique, interdépendante de l’intelligence fonctionnelle, renvoie à l’intelligence qui s’exerce lorsque des individus placent le sens et les valeurs au cœur de leurs actions. C’est aussi celle qui nous relie aux dimensions esthétiques et émotionnelles de la vie, et recouvre entre autres l’intelligence émotionnelle, artistique et éthique. On la retrouve souvent chez les artistes et les législateurs. En déterminant des valeurs, l’intelligence axiologique répond au besoin de sens et d’orientation qu’éprouve tout être humain. À la différence de l’intelligence fonctionnelle, qui s’exerce par un raisonnement abstrait, l’intelligence axiologique, elle, existe grâce aux sentiments et à l’intuition. Ainsi, confrontée à l’avidité et aux inégalités, elle peut pousser à promouvoir la générosité ou à instaurer un système de redistribution sociale; nourrie de beauté, elle produit des œuvres d’art.

    L’intelligence axiologique se base sur des valeurs et des contre-valeurs. Elle est généralement plus efficace lorsqu’on y adhère que lorsqu’on l’impose. Dans le domaine du travail, c’est elle qui donne du sens, en établissant par exemple des liens entre les travailleurs et les valeurs, l’objectif ou la mission de leur entreprise. C’est une forme d’intelligence relationnelle qui s’appuie sur les liens humains et, en tant que telle, elle est indispensable pour un travail d’équipe symbiotique. Elle agit également comme un garde-fou contre la tendance de l’intelligence fonctionnelle à marchandiser le travail et à traiter les travailleurs comme de simples ressources. L’intelligence axiologique étant la dimension de l’intelligence la plus attentive aux besoins humains, elle rappelle l’importance d’une approche du travail centrée sur l’humain.

    Une synergie équilibrée entre intelligence axiologique et intelligence fonctionnelle constitue ce que nous appelons l’intelligence du besoin, soit l’intelligence qui envisage et modélise la réalité pour la satisfaction des besoins et intérêts des êtres humains, et qui dépend largement de nos interactions avec d’autres organismes et avec notre environnement. L’intelligence axiologique se focalise sur le besoin, tandis que l’intelligence fonctionnelle cherche comment le satisfaire. Mais, lorsque ces deux formes d’intelligence sont en déséquilibre, l’intelligence du besoin dégénère. Par exemple, si l’intelligence n’est guidée que par le seul intérêt égoïste, qu’il soit celui d’un individu ou d’une communauté, elle se transforme en intelligence de l’avidité. Dans le contexte du travail, ce genre de déséquilibre se traduit par exemple par une culture d’entreprise préférant les résultats et la productivité à tout le reste.

  3. Inséparable de l’intelligence du besoin (qui est donc la synergie entre l’intelligence fonctionnelle et l’intelligence axiologique), il existe une troisième dimension de l’intelligence, celle-ci contemplative, que nous appelons l’intelligence libératrice. Elle nous permet de comprendre que les modèles fonctionnels et axiologiques sont en fin de compte liés à nos besoins contingents d’êtres humains. Il s’agit d’une forme d’intelligence subtile, mais puissante, qui nous permet de nous distancier de ces besoins et nous libère de toute conceptualisation ou expérience particulière de la réalité. C’est la source de notre liberté créative, qui est la capacité distinctive de l’IH, et c’est ce qui permet aux autres formes d’intelligence de se déployer pleinement. Cette dimension nous rappelle que l’intelligence est fondamentalement indomptable, tout comme notre liberté et notre créativité. Au sein de l’entreprise, cette forme d’intelligence nous permet de dépasser une approche purement égocentrique de l’IH, renforçant – lorsqu’elle fonctionne en synergie avec l’intelligence axiologique – la coopération et le travail d’équipe. Dans le cadre du travail, la libération de l’intelligence est aussi ce qui nous permet de prendre du recul par rapport aux pratiques routinières, de remettre en question les règles immuables, les processus figés et les formes d’organisation établies. Elle nous incite à chercher d’autres manières d’aborder les difficultés et encourage la créativité et l’innovation20.

3. Le travail, un champ où se façonne le futur de l’intelligence humaine

Dans cet article, le travail est entendu au sens large comme la dimension humaine d’une activité économique, ou de la participation humaine à cette activité21. Selon le récit historique généralement accepté, depuis le début de l’ère moderne le travail – qui avant cela était parfois considéré comme une forme de punition – est présenté comme un moyen de la réalisation individuelle, donnant ces lettres de noblesse à la notion de travail créatif22. Cependant, la valeur que le capitalisme et l’impérialisme accordent à la productivité et à la consommation, vues comme le fondement du bien-être, a conduit à une promotion généralisée de l’intelligence programmée, et la créativité s’est trouvée largement réservée à une minorité de privilégiés (scientifiques, ingénieurs, artistes...) (voir par exemple Thompson, 2010). Qui plus est, dans le cadre du travail, l’intelligence, même dans sa forme créative, est souvent perçue (à tort) comme une réalité purement individuelle et instrumentale ou fonctionnelle (soit l’intelligence telle que la conçoivent les technosciences)23.

Par conséquent, le travail, vu ici comme un mode relationnel, consiste aujourd’hui essentiellement à accumuler des intelligences programmées individuelles, dotées de compétences spécifiques pour résoudre des problèmes connus ou atteindre des objectifs prédéfinis au sein de structures hiérarchiques, et où la croissance, la productivité et les bénéfices monétaires constituent les buts ultimes. Dans ce contexte, les dimensions créative et axiologique de l’IH se trouvent négligées, sauf lorsque leur caractère indispensable devient évident (par exemple en cas de défaillances symptomatiques trouvant leurs sources dans un manque d’intelligence harmonieuse, comme c’est le cas lorsqu’un scandale éthique éclabousse une entreprise – voir par exemple Fombrun et Foss, 2024). Or, lorsque le travail et l’intelligence des humains sont ainsi cantonnés à des tâches relevant de l’intelligence programmée, les systèmes d’IA deviennent de sérieux concurrents: ils peuvent non seulement remplacer les humains, mais aussi les subordonner à des machines intelligentes, comme les algorithmes, lorsque ce devrait être l’inverse (voir par exemple Aloisi et De Stefano, 2022). Dans ces conditions, le risque d’une marchandisation et d’une déshumanisation accrues du travail est réel.

Les appels à l’humanisation du travail ne datent bien sûr pas d’aujourd’hui, et ils ont souvent été lancés en réponse à des mutations technoscientifiques ou socio-économiques affectant le monde du travail. C’est cette idée que l’on retrouve dans le Préambule de la Constitution de l’OIT de 1919, texte fondateur de l’Organisation rédigé au sortir de la révolution industrielle. C’est cette idée encore que réaffirme la Déclaration du centenaire de l’OIT pour le futur du travail, qui prône une «approche centrée sur l’humain». L’essor de l’IA accentue encore la nécessité de cette approche pour le monde du travail, approche dont il importe de garantir la pérennité en cultivant l’intelligence harmonieuse. Autrement, les humains, dans l’incapacité de rivaliser avec les systèmes d’IA dans le domaine de l’intelligence fonctionnelle programmée, seront considérés comme des machines biologiques défaillantes, et relégués au rang de second choix. Par ailleurs, l’évolution rapide des besoins actuels requiert une adaptabilité permanente pour résoudre les nouveaux problèmes qui se posent (voir par exemple McGowan et Shipley, 2020), ce qui nécessite d’exploiter les autres aspects de l’IH mis en lumière dans cet article, et bien souvent négligés.

Cette adaptabilité exige de cultiver à un très haut degré l’intelligence harmonieuse, et notamment ses dimensions créatives et libératrices24. L’IA n’en est aucunement capable, puisqu’elle se contente de faire des projections à partir de données passées. Elle peut certes rivaliser avec l’intelligence programmée, mais elle peine à égaler l’intelligence créative et axiologique. Un exemple: l’IA est très puissante pour gérer et anticiper les besoins productifs logistiques basés sur les habitudes de consommation passées, mais elle n’est pas en mesure de proposer des innovations, comme un changement de paradigme au sein de l’entreprise, ou pour prévenir les scandales éthiques découlant des pratiques appliquées de manière routinière. Pour reconquérir notre potentiel d’être humain et surmonter les difficultés propres au monde actuel, le travail doit intégrer certaines dimensions de l’intelligence oubliées depuis longtemps, en particulier ses dimensions axiologique et créative ou libératrice, en insistant sur leur déploiement collectif. Autrement, si nous continuons à fonctionner uniquement comme des intelligences programmées individuelles au sein du marché, nous risquons de nous enfoncer encore davantage dans une précarité vulnérabilisante25.

4. Les limites de l’IA, souvent passées sous silence

À y regarder de plus près, l’IH, telle qu’on l’a présentée succinctement ci-dessus, met en lumière les limites des systèmes d’IA, par ailleurs puissants (et utiles). Si cet article n’entend pas établir un inventaire exhaustif des limites en question, nous choisissons, à des fins d’illustration, d’attirer l’attention sur les angles morts de l’IA qui recouvrent les domaines clés de l’IH (dans la continuité des trois dimensions esquissées ci-dessus) essentiels au monde du travail.

4.1. L’IA réduit l’intelligence dans le cadre du travail à l’intelligence fonctionnelle

À l’instar d’autres technosciences, l’IA se focalise sur l’intelligence fonctionnelle, orientée vers des objectifs, et a tendance à considérer les autres formes d’intelligence (comme l’intelligence axiologique, qui crée nos systèmes de valeurs) comme de simples outils d’usage ponctuel. Ainsi, lorsque des développeurs tentent d’intégrer des considérations d’ordre moral dans les opérations effectuées par les machines, comme les protocoles do not harm visant à empêcher la machine de porter atteinte à l’humain dans l’IA dite bénéfique (voir par exemple Russell, 2021), ils s’appuient sur les expériences passées. Mais l’IA ne dispose pas des capacités nécessaires pour adapter ce système de valeurs à des situations imprévues, ou imaginer de nouveaux principes moraux si nécessaire. Ces capacités sont au contraire au cœur de l’IH axiologique, et elles se révèlent de plus en plus indispensables dans un monde du travail en constante mutation et aux défis éthiques de plus en plus complexes (voir par exemple LaMontagne, 2016).

Cette action fonctionnelle met en lumière les angles morts de l’IA et les dangers qu’elle recèle, puisqu’elle ne s’intéresse qu’au «comment» des processus, ne permettant de contrôler que des phénomènes essentiellement basés sur de grandes quantités de données. Pour ce faire, l’IA repère généralement la structure logique de la résolution de problème, ou entraîne des «réseaux neuraux» grâce à des millions de cas résolus (par exemple des outils intégrés aux boîtes mail pour reconnaître les courriers indésirables ou, plus récemment, les outils d’IA générative, comme ChatGPT, Gemini de Google, Copilot chez Microsoft et DeepSeek). Mais ce système a ses limites. Ainsi, les outils d’IA générative type ChatGPT sont incapables d’expliquer l’enchaînement qui leur a permis de donner une réponse, ce qui rend difficile la rectification des erreurs, erreurs que ces outils, par ailleurs, ne détectent absolument pas. Plus largement, ces outils d’IA ne sont pas en mesure de discerner les contextes particuliers dans lesquels les règles ou procédures existantes ne sont pas appropriées ni pertinentes. Peut-on dès lors vraiment parler d’intelligence26?

4.2. L’IA est impuissante à répliquer l’intelligence axiologique

Notons également l’impuissance de l’IA à répliquer certains éléments de base de l’IH, dont on ne soulignera jamais assez l’importance en matière d’interaction sociale, notamment en ce qui concerne les raisons de s’investir au sein d’une entreprise. Ces éléments sont entre autres le bon sens, le jugement éthique et l’intelligence émotionnelle, qui se manifestent par exemple à travers la solidarité, la compassion et d’autres émotions incitant à agir. Depuis l’introduction du test de Turing, les partisans de l’IA imaginent avec enthousiasme des machines capables de faire croire aux humains qu’ils sont en train d’interagir avec des congénères27. Toutefois, la possibilité de répliquer authentiquement ces traits essentiels de l’IH, qui vont au-delà des aspects programmables de l’intelligence fonctionnelle, est fréquemment remise en question par des universitaires plus critiques issus de diverses disciplines (voir par exemple López de Mántaras i Badia, 2023; Shams, Zowghi et Bano, 2025; Chursinova et Stebelska, 2021; Braga et Logan, 2017). Cette dimension de l’IH, que nous qualifions de manière générale d’axiologique, a un rôle fondamental à jouer dans le monde du travail. Elle est essentielle pour décrypter les moteurs de la motivation sur le lieu de travail et perpétuer l’implication des travailleurs, et elle permet la création et l’adaptation constante de systèmes de valeurs à même de guider les entreprises et de donner du sens à leurs activités commerciales, en les accordant aux valeurs portées par la société dans laquelle elles évoluent.

4.3. L’IA dispose d’une créativité limitée et est incapable de répliquer l’intelligence libératrice

Rappelons enfin que l’IA ne propose que des formes de «créativité» limitées (et très souvent surfaites). Celles-ci consistent essentiellement à proposer des combinaisons, autrement dit à établir des liens entre les données accumulées par le système. Par exemple, dans le domaine musical, l’IA peut produire une «nouvelle» chanson qui plaira à coup sûr en se basant sur des schémas de composition ayant rencontré un certain succès par le passé. Mais elle ne peut pas reproduire la liberté créative indispensable pour imaginer une innovation disruptive comme le système dodécaphonique. Ce degré de créativité échappe à toute modélisation, puisqu’il s’enracine dans la liberté pure, laquelle ne peut être ni prédite ni entièrement expliquée. Or c’est bien grâce à cette dimension de libre créativité que, par contraste, l’IH s’est développée. Cet aspect n’a cependant pas été assez étudié 28. Loin de nous l’idée de vouloir minimiser le rôle que l’IA peut jouer, en tant qu’assistante, dans le processus créatif: elle peut par exemple déterminer rapidement si une expérience a déjà été tentée ou réussie, ou fournir des exemples d’approches déjà tentées. Mais sa contribution est uniquement instrumentale, et elle est plus efficace en synergie avec les capacités créatives de l’IH.

***

Résumons: la dimension fonctionnelle de l’IH (qu’illustrent les réussites technoscientifiques) a progressivement éclipsé les autres. Au travail, cette approche orientée vers les résultats a mené à considérer que les emplois servent prioritairement à exécuter des tâches programmées. Sur ce plan fonctionnel, les performances de l’IA surpassent celles de l’IH. Ce constat doit être une incitation à rééquilibrer et renforcer l’harmonie entre l’intelligence des besoins et l’intelligence libératrice. Cette harmonie, c’est la sagesse dont nous avons besoin pour reconquérir le potentiel de l’IH. Cette idée devrait infuser le marché du travail et les politiques de l’emploi, non seulement pour garantir la continuité de la pertinence humaine, mais aussi pour permettre un maximum d’épanouissement, au travers d’emplois de qualité, qui contribuent au développement de l’IH personnelle et collective29.

5. Reconquérir le potentiel de l’intelligence humaine: humaniser le travail et utiliser l’IA comme un outil à notre service

Comment le travail peut-il délimiter un espace de libération du plein potentiel de l’IH et de ses capacités créatives? Sans prétendre à l’exhaustivité, cette section ébauche quelques pistes générales pour promouvoir l’IH et sa synergie avec l’IA. Les deux doivent en effet être considérées comme interdépendantes et se renforçant mutuellement, et leur application ne doit pas ignorer les obstacles qui pourraient se présenter, souvent sous la forme de comportements routiniers profondément enracinés. Les cinq premières recommandations recoupent les cinq éléments constitutifs de l’IH présentés dans la section 2.1, et se focalisent sur des aspects particulièrement pertinents pour le monde du travail. Leur mise en œuvre ne viserait pas seulement l’amélioration de la performance, mais aussi la gratification des travailleurs par la sollicitation et le développement de l’IH, insufflant plus de sens à leur travail.

Pour illustrer la manière dont ces recommandations peuvent prendre effet, nous recensons quelques exemples de stratégies et de mesures applicables à la première recommandation. Mais, conscients des risques inhérents aux approches trop universalistes, nous présentons les recommandations suivantes sous forme de directives générales. Ce faisant, nous souhaitons souligner que certaines mesures et stratégies concrètes devront être adaptées à la nature spécifique des secteurs et activités concernés et à leur évolution, notamment celle induite par l’impact de l’IA. Si nous ne sommes pas en mesure de dresser ici une feuille de route exhaustive pour le changement institutionnel, les recommandations mettent en avant une multiplicité d’approches éventuellement complémentaires. On retrouve des mesures classiques, comme l’adaptation des mécanismes et instruments existants tels que les politiques nationales d’emplois ou autres mécanismes nationaux ou internationaux (par exemple les normes de travail, les mécanismes d’incitation fiscale, ou les négociations collectives nationales, régionales ou mondiales), ou des idées plus novatrices comme celles proposées plus loin, avec la création de nouvelles fonctions professionnelles chargées de superviser les interactions entre IA et IH au travail et de formuler des recommandations.

5.1. Fonder le travail sur l’intérêt authentique

Pour de nombreuses personnes, le travail est davantage une nécessité de survie que l’endroit où nous œuvrons au bien commun. Pour que le travail favorise un développement plus sain de l’IH, il doit être motivé par les intérêts, les valeurs et les objectifs qui nous sont communs, et y être puissamment lié. Le manque d’intérêt véritable pour le travail constitue un obstacle, par exemple lorsque les emplois sont envisagés comme des obligations motivées par une cause extérieure, comme la survie ou le salaire. Pour exploiter le potentiel de l’IH, il faut encourager l’intérêt et donc le sentiment de maîtrise au travail30. Il conviendrait d’envisager la mise en œuvre de cette recommandation selon divers points de vue, en lien avec différents aspects du travail31. Enfin, en termes d’impact, un alignement plus marqué entre travail et intérêt authentique devrait non seulement affaiblir le sentiment d’aliénation, mais aussi améliorer la productivité, car il pourrait permettre l’optimisation de processus liés au travail et encourager le plein développement de l’IH au travail, et de ses synergies avec l’IA. Dans cette démarche, les outils proposés par l’IA devraient se focaliser d’abord sur l’identification des tâches routinières et programmées les moins intéressantes, puis sur leur automatisation, afin de laisser aux travailleurs la possibilité de se concentrer sur des questions plus intéressantes et stimulantes, celles qui leur permettent d’exploiter plus largement l’IH (parer à des imprévus, améliorer les processus existants, en créer de nouveaux, etc.)32. L’intérêt authentique pourrait ainsi être intégré aux principes de gouvernance de l’interaction IA-IH sur le lieu de travail (et aux algorithmes qui y ont trait), devenant l’un des critères cardinaux pour faciliter l’identification des tâches à confier à l’IA, et les domaines de travail à réserver à l’IH. L’IA pourrait également s’avérer utile en facilitant le repérage d’un alignement d’intérêt – en créant par exemple des algorithmes améliorant les processus permettant de déterminer les emplois et les besoins les mieux adaptés aux compétences des travailleurs, à leurs traits de caractère et à leurs intérêts. Cependant, et c’est un avertissement important, le résultat devra toujours demeurer sous supervision humaine. Si les travaux de recherche dans ce domaine ont tendance à se focaliser sur l’apprentissage automatique (machine learning) et sur les réponses satisfaisant les besoins du marché du travail (voir par exemple Mühlbauer et Weber, 2022), l’IA et les mécanismes technoscientifiques recèlent encore un certain potentiel en tant qu’outils vocationnels (voir par exemple Bülbül et Ünsal, 2010).

5.2. Envisager le travail comme un espace de promotion d’une communication efficace et réfléchie

L’importance de la communication dans les processus de travail n’est plus à démontrer. Un lieu de travail est par essence le résultat d’interactions diverses (voir par exemple Mikkola et Valo, 2019). Le travail en tant que tâche à accomplir nécessite la mise au point constante de moyens de communication et de partage de savoirs efficaces, permettant la coordination des efforts et, partant, le développement de l’intelligence collective. Un lieu de travail sain encourage la communication dans le but de créer des intérêts communs et un sentiment collectif ou d’appartenance qui, à son tour, nourrit des dynamiques symbiotiques33. La communication qui met en avant l’IH au travail peut être entravée par la compétition féroce, et par des gratifications purement individuelles, ou par des pratiques de communication malhonnêtes ou dépourvues d’éthique (par exemple la rétention ou la dissimulation d’informations), par des dynamiques de compartimentation ou des fonctionnements en silo, ou encore par la crainte de se faire entendre ou de remettre en cause la culture existante et les dynamiques institutionnelles solidement établies. Dans ce domaine également, l’IA pourrait jouer un rôle d’assistante, en aidant par exemple les équipes à repérer les stratégies et les bonnes pratiques existantes, que l’IH, grâce à la créativité qui lui est propre, pourrait transformer de manière à les adapter aux besoins spécifiques de l’équipe concernée34.

5.3. Organiser le travail sous forme de réseaux d’équipes en symbiose subsidiaire

L’idée de l’individu leader qui sauve la situation à lui tout seul est un mythe: l’intelligence se développe toujours par l’interaction collective symbiotique. Pour être efficace, une entreprise doit faire preuve de flexibilité quant à la détermination de l’échelon hiérarchique le plus efficace pour la prise de décision et d’autres tâches. Pour le dire simplement, quand elles peuvent l’être, les décisions et les tâches doivent être assumées de manière responsable par le niveau le plus proche de la situation ou de la problématique considérées et non échoir à des échelons organisationnels supérieurs35. De même, une entreprise efficace a également besoin de mettre en place des mécanismes efficaces pour la coordination synergique. Dans le cadre du travail, la symbiose subsidiaire dépend du développement d’autres capacités constitutives de l’IH, en particulier la communication ouverte et les intérêts partagés. Y font obstacle, entre autres, les structures hiérarchiques où tout doit être décidé ou approuvé par le chef, ou le fonctionnement en silo de départements motivés par des intérêts divergents et incapables de dépasser leurs responsabilités spécifiques en faveur d’objectifs et de valeurs communes. L’IA peut aussi jouer le rôle d’une assistante pour la réorganisation du travail au travers de réseaux de symbiose subsidiaire en compilant par exemple les bonnes pratiques facilitant l’application du principe de subsidiarité, et en aidant à identifier les échelons les plus pertinents pour la prise de décision36.

5.4. Créer une culture du travail encourageant la recherche et le questionnement constants

Si simple que semble être une tâche, il est toujours possible de creuser et d’ouvrir de nouvelles perspectives créatives – notamment pour déterminer les tâches programmées qui peuvent être déléguées à l’IA. Dans une économie et un monde du travail en constante mutation, il est vital d’insuffler à chaque travailleur une mentalité de chercheur (jusqu’ici réservée à quelques spécialistes). Cet état d’esprit motive la formation continue et entretient la souplesse mentale, et d’autres capacités intellectuelles indispensables pour réagir aux imprévus. Pour que la recherche soit féconde, il faut cultiver les autres capacités constitutives de l’IH, en particulier le travail d’équipe (le chercheur solitaire est un mythe) et la liberté (qui permet de se distancier de ce qui a déjà été fait et découvert). Dans le travail de tous les jours, l’un des principaux obstacles à une telle pratique de la recherche et de l’innovation est la peur de l’échec qui imprègne la culture de nombreuses entreprises, qui oublient que le progrès scientifique n’a été possible qu’à travers une succession d’essais et (de très nombreuses) erreurs. Là encore, l’IA peut parfaitement assumer un rôle de support, à la fois pour faire des prédictions sur l’évolution probable d’une approche nouvelle, et pour automatiser et endosser progressivement des tâches programmées, afin que l’IH puisse se consacrer à la formation continue et à la recherche37.

5.5. Continuer à promouvoir la créativité, la liberté et le bien-être au travail

La créativité authentique ne peut s’épanouir que dans un environnement propice à la liberté. Cette liberté implique un certain détachement par rapport aux connaissances, émotions et croyances du passé. Elle permet également la coopération, même en cas de désaccords – qu’elle sait mettre en perspective. Elle n’est pas pour autant synonyme de manque de responsabilité, pas plus qu’elle ne dispense de rendre des comptes. Il faut plutôt y voir la manifestation d’une pleine adhésion à des valeurs qui nécessitent de s’aventurer au-delà du confort des approches et pratiques existantes. Sur ces dernières, l’IA peut fournir des informations exhaustives, là où l’IH, elle, est incontournable pour imaginer de nouvelles possibilités et expérimentations, grâce à ses capacités de questionnements et à sa créativité.

Dans le cadre du travail, l’un des grands barrages à la liberté est la prédominance d’intérêts égoïstes court-termistes, et l’obsession pour les résultats immédiats, sans vision à long terme. Outre la liberté, l’intelligence créative nécessite de l’équilibre. La promouvoir peut contribuer à contrer les effets toxiques du travail lorsqu’il est guidé uniquement par l’intelligence fonctionnelle ou instrumentale du besoin, que l’on retrouve dans la compétition individuelle et l’obsession pour la performance, source d’épuisement et de burn out. L’apprentissage automatique peut faciliter le processus, en offrant par exemple une compilation des bonnes pratiques. Utilisée correctement, l’IA peut être une source d’information sur ce qui a déjà été fait, mais elle peut aussi être pour l’IH une incitation à aller plus loin38. Par ailleurs, il serait pertinent de repenser l’évaluation des performances pour encourager une telle créativité au travail.

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Ayant ainsi esquissé des recommandations visant le développement des capacités constitutives de l’IH sur le lieu de travail, nous allons à présent nous intéresser à quatre autres grandes voies permettant de promouvoir de l’IH au travail, et de répondre à la présence de plus en plus forte de l’IA. Assez larges, elles entendent inspirer de nouvelles recherches et innovations. Elles concernent: i) le rôle des systèmes d’incitation existants et de certaines inerties culturelles dans le monde du travail; ii) une vision de l’IA qui fait de cette dernière un outil complémentaire des forces de l’IH; iii) le développement de nouveaux rôles professionnels – que l’on désignera ici sous le nom de médiateurs IH-IA – chargés de faciliter cette transformation; et iv) les possibilités qu’offre la coopération internationale pour faire progresser ces enjeux.

5.6. Repenser les systèmes d’incitation et les inerties culturelles au travail

Pour pouvoir appliquer les recommandations formulées plus haut, les acteurs du marché du travail doivent réévaluer de manière critique certaines pratiques culturelles bien établies, telles que le fait de privilégier l’intelligence instrumentale et la productivité, ou de rechercher le profit économique avant toute chose, au détriment du plein développement de l’IH. Il faudrait par exemple réévaluer certaines structures de gratification, comme les grilles salariales et, si nécessaire, les découpler de la productivité mesurée par les résultats. Il faudrait mettre la productivité et les résultats au service de la créativité et de l’innovation, et non l’inverse. L’obsession des résultats et de la productivité, typique de la pensée économique dominante focalisée sur la croissance, en plus de générer de graves problèmes structurels, comme les crises environnementales, limite le potentiel réel de l’IH. Ce problème, souligné par les chercheurs en sciences39, se reflète dans des dynamiques de travail malsaines, entraînant l’aliénation des travailleurs et la multiplication de maladies professionnelles comme le burn out40. Pour y remédier, il est nécessaire de faire évoluer la mentalité actuellement axée sur les résultats et de déplacer les incitations sur le développement d’aspects méconnus de l’IH (comme le recul ou l’intelligence émotionnelle) absolument essentiels pour la stimulation de la créativité et l’optimisation de la collaboration41.

5.7. Utiliser l’IA comme un support du déploiement de l’IH au travail

Dans son rapport à l’IH, l’IA peut tout autant être un support qu’une rupture. Comme nous le soutenons depuis le début de cet article, il est nécessaire d’encadrer intelligemment l’IA et de la traiter comme une alliée de l’IH au sein du monde du travail – autrement dit, de tirer le meilleur parti de ce qu’elle a à offrir en tant qu’outil (pour les tâches programmées par exemple) en se gardant de ses écueils (par exemple la logique «algorithmique» et dépourvue d’âme qu’elle applique à la prise de décision). L’IA peut s’avérer très utile pour une multitude de travaux, en particulier pour le traitement de données et la mise à jour ou l’optimisation continues de procédures. Le secret est de bien saisir la complémentarité – et non la rivalité – qui lie IA et IH. Ainsi, les designers pourront utiliser l’IA pour compiler des milliers de plans en quelques secondes, avant de recourir à la créativité de l’IH pour imaginer une nouvelle approche qui transcende les usages passés. Une interaction ou une médiation en conscience entre IA et IH s’impose, y compris d’un point de vue éthique ou axiologique, pour garantir une approche du travail centrée sur l’humain. Cette médiation et la délimitation des rôles adaptés à l’IA ne peuvent être laissées uniquement à une logique économique court-termiste ou au comportement du marché42. Elle devrait plutôt s’enraciner dans des structures de gouvernance démocratiques43.

5.8. Créer des médiateurs IA-IH

Promouvoir l’IH au travail via une approche synergique, comme nous l’avons proposé, ouvre la voie à de nouvelles professions. L’une d’entre elles mérite selon nous d’être mise en avant, étant donné sa pertinence pour une interaction consciente et éthique entre IA et IH. Nous la désignons, pour les besoins de l’article, sous le nom de «médiateurs IA-IH». Ces professionnels devront être familiers de l’IA, mais aussi des dimensions de l’IH que l’on a tendance à négliger, comme l’intelligence axiologique, qui sous-tend toute décision éthique. Dans les corporations ou les institutions où ils seront nommés, ils devront superviser les bonnes pratiques dans les relations entre IA et IH, repérer les possibilités d’optimisation concernant l’usage des outils d’IA tout en prévenant les habitudes déshumanisantes, et formuler des recommandations à même de garantir que l’IH est cultivée comme il se doit, et que les deux formes d’«intelligence» œuvrent en synergie44. Rappelons au passage qu’il est impossible de concevoir des systèmes d’IA autonomes dotés de pleines capacités axiologiques: leur autonomie, limitée, doit faire l’objet d’une surveillance et d’ajustements. Par exemple, comme on l’a évoqué plus haut, l’IA dite éthique, qui a pour objectif de doter les modèles de calcul de capacités éthiques, peut intégrer des considérations sur des réalités passées et offrir une aide précieuse aux médiateurs d’intelligence en listant les décisions prises par le passé et les enseignements qui en ont été tirés. En revanche, elle se révèle inefficace lorsqu’il faut parer à des problèmes non prévus, puisque l’intelligence axiologique ne se réduit pas à un raisonnement sur les règles ou sur des formules informatiques. Ici, l’intervention de l’IH est nécessaire, et nécessite des médiateurs professionnels dotés d’une expertise axiologique aiguisée. Ces professionnels contribueraient à un nouveau domaine, très important, celui de l’éthique de l’IA centrée sur l’humain45, et feraient office de garde-fous en garantissant que l’IA n’est utilisée qu’en complément de l’IH et en support pour son développement46.

5.9. S’appuyer sur la coordination internationale

Dans le système économique mondial actuel, marqué par un très haut degré d’interdépendance, la coordination internationale est essentielle pour faire évoluer à l’échelle planétaire la place accordée à l’IH au sein des entreprises. De nombreux forums multilatéraux peuvent y contribuer de manière positive47. Néanmoins, pour illustrer notre propos, nous ne parlerons que de l’OIT, reconnue comme le principal organe international de définition des normes applicables au monde du travail. Chargée de faire progresser la justice sociale et une approche du travail centrée sur l’humain, l’OIT constitue un forum international tout à fait apte à assumer le rôle de médiateur entre IA et IH. Comme le précise la section II d) de sa Déclaration de Philadelphie, l’OIT a vocation à servir de boussole axiologique à l’économie mondiale. L’OIT dispose d’un pouvoir fédérateur technique – qu’elle exerce au travers de réunions internationales rassemblant parties prenantes et experts ainsi que de ses mécanismes normatifs48. Cela lui permet de s’emparer de nouvelles tendances et de problématiques inédites, et de formuler des recommandations concrètes, notamment en ce qui concerne l’interaction IA-IH au travail. Sa structure tripartite, qui inclut aussi bien des organisations patronales que des organisations de travailleurs, la relie de facto à l’économie et à ses acteurs, y compris dans son rôle de coordinatrice sectorielle. Elle serait de ce fait en mesure d’inciter à la discussion et à l’adoption d’approches pertinentes par secteur, permettant le meilleur usage possible de l’IA, tout en encourageant le développement de l’IH. Ces discussions pourraient par exemple aboutir à la rédaction de recueils de directives pratiques pour divers secteurs économiques ou formes de travail. Elles pourraient également être l’occasion de se demander si et de quelle manière il serait possible d’utiliser les instruments dont dispose actuellement l’OIT (ou de rédiger de nouvelles normes) pour soutenir une interaction synergique entre le travail au sens large et les deux formes d’intelligence qui nous intéressent. Par exemple, la politique visant à promouvoir l’emploi productif, telle que l’ambitionne la convention (no 122) sur la politique de l’emploi, 1964, interprétée à l’aune de la Constitution et de la Déclaration du centenaire de l’OIT, peut être comprise comme devant couvrir la promotion de l’IH. Depuis sa création il y a plus d’un siècle, l’OIT martèle que le travail n’est pas une marchandise. Vouloir porter une vision plus large et plus humanisante du travail, une vision qui cherche à dépasser la marchandisation, ne peut se faire sans la promotion sur les lieux de travail d’une IH équilibrée, créative et collective. Cette vision pourrait constituer le futur du travail49.

6. Perspectives d’avenir: poursuivre les études sur l’IH et les actes concrets au travail

Dans cet article, nous avons ébauché un cadre et des recommandations pour relever les défis et saisir les possibilités que l’IA introduit dans le monde du travail, tout en défendant le développement de l’IH, qui correspond à l’agentivité de l’existence humaine. Mais nous réclamons également un recentrage des travaux de recherche actuels, et de nouvelles études interdisciplinaires guidées par les arguments présentés dans ces pages. Il pourrait par exemple s’agir d’études de psychologie sociale sur les dynamiques du travail qui porteraient une attention particulière à l’intelligence axiologique et à l’alignement des valeurs et de la performance au travail, mais aussi d’études en neurosciences qui s’intéresseraient aux variables permettant à l’intelligence libératrice d’agir sur les lieux de travail, rendant possible l’adaptation aux problèmes, exigences ou changements inédits qui peuvent affecter les paradigmes organisationnels; ou d’autres études interdisciplinaires encore, balayant des champs aussi divers que la psychologie, l’économie, la sociologie ou l’anthropologie pour traiter et développer les hypothèses et les arguments présentés dans la section 5, notamment pour mieux comprendre l’IH et ses capacités, ses applications pratiques et son impact potentiel sur le monde du travail. Nous savons que, comme avec n’importe quelle carte cherchant à fournir une représentation de la réalité, d’autres catégorisations pourraient être envisagées. Cet article vise avant tout à éviter l’écueil du paralogisme du concret déplacé – soit le fait de s’attacher excessivement à un cadre spécifique, comme le font certains promoteurs de l’IA qui adoptent des modélisations réductrices de l’IH en oubliant que la réalité sera toujours plus complexe que n’importe quelle représentation schématique. Au contraire, cet article a voulu rappeler, au-delà des formules toutes faites, un message simple, mais puissant, et qui nous dit qu’une approche de l’IA centrée sur l’humain devrait nous permettre de réaliser à quel point la définition que l’IA donne de l’IH est limitée (et limitante), et à quel point l’IH a été négligée.

Le monde du travail, particulièrement affecté par les transformations induites par l’IA, doit être envisagé comme un espace clé pour l’avenir de notre intelligence. La formation continue, à laquelle on encourage largement aujourd’hui dans les entreprises, ne doit pas être comprise uniquement comme l’acquisition de connaissances et de compétences, mais, plus largement, comme le développement continu de l’IH, dans toutes ses dimensions et capacités constitutives. Plutôt que de placer (à tort) l’intelligence humaine sur le même plan que les intelligences programmables que les machines parviendront au bout du compte à surpasser, il nous faut approfondir notre compréhension de l’IH, dans toute sa richesse (non comme un simple corpus de connaissances, mais bien comme le cœur de l’agentivité humaine), et oser au travail des actes forts, guidés par les résultats de la recherche, afin de mieux la cultiver. En un mot, dans ce moment de transition historique, nous devons nous attacher à reconquérir le plein potentiel de notre IH dont l’IA n’est qu’un serviteur et, ce faisant, insuffler un surcroît de sens aux tâches que nous accomplissons, pour rendre le travail toujours plus humain.

Notes

  1. Les technosciences désignent ici l’enchevêtrement de la science, de la technologie, de l’économie, ainsi que leurs produits et services (voir par exemple Adas, 1989).
  2. Si l’IA, en tant que système sociotechnologique, peut être difficile à appréhender du fait de sa complexité et de sa variété, le sujet devient plus facile à aborder lorsqu’on l’envisage du point de vue des modes de fonctionnement de l’intelligence, comme nous le faisons dans cet article.
  3. Les chercheurs mettent depuis longtemps en garde contre le paralogisme du concret déplacé (voir par exemple Whitehead, 1925). Ce terme désigne le fait de prendre une croyance, une opinion ou un concept abstrait portant sur l’identité des choses pour une réalité matérielle et concrète.
  4. Cet article ne porte pas sur l’impact spécifique de l’IA sur le marché du travail. Sur ce point, les auteurs renvoient aux récentes études publiées sur le sujet – et qui ne sont pas toutes pessimistes. On pense par exemple à Hatzius et ses coauteurs (2023), qui estiment que, «s’il est probable que l’IA affectera très largement le marché du travail, la plupart des emplois et des secteurs d’activité ne sont que partiellement exposés à l’automatisation. Il est dès lors plus probable que l’IA vienne en complément plutôt qu’en remplacement» (p. 9). De la même façon, Gmyrek, Berg et Bescond (2023) parviennent à la conclusion que «dans le domaine du travail l’IA générative n’est intrinsèquement ni bonne ni mauvaise, et [que] ses répercussions socio-économiques dépendront largement de l’encadrement de sa diffusion. L’équilibre des pouvoirs, la voix donnée aux travailleurs affectés par les ajustements apportés au marché du travail, le respect des normes et droits existants et l’utilisation adéquate des systèmes nationaux de sécurité sociale et de formation constitueront des éléments centraux pour la conduite du déploiement de l’IA dans l’entreprise» (p. 44). Toutefois, ces études ne s’intéressent pas au potentiel inexploité de l’IH – qui constitue, lui, le sujet de cet article.
  5. Concernant le besoin d’adopter la conception moderne de l’intelligence dans le cadre du travail, voir par exemple Scherbaum et Goldstein (2015).
  6. Sur les usages de l’IA en appui de l’autocratie, voir par exemple Kendall-Taylor, Frantz et Wright (2020). Cet article met cependant davantage en garde contre la perte de contrôle insidieuse et généralisée de nos existences dans un monde automatisé, où les activités programmées de l’IH peuvent être contrôlées et prédites en continu.
  7. Un rappel important pour remettre en cause la vision dominante de l’intelligence, perçue comme un attribut individuel. Voir par exemple Corbí (2013).
  8. Voir note de bas de page 3 ci-dessus.
  9. Pour une analyse plus approfondie de la liberté de la réalité et de la nature primordiale de l’intelligence incarnée, voir Agustí-Cullell (2021).
  10. Sur l’influence de l’intérêt et de la motivation sur les capacités cognitives et leur développement, sujet étudié depuis longtemps, voir par exemple Lohman (1989) et Renninger et Su (2019).
  11. Sur l’importance de la communication pour le développement de l’IH, voir par exemple Sfard (2008).
  12. Pour des travaux sur le rôle de la symbiose et de la croissance cognitive tenant compte des interactions entre IH et IA, voir par exemple Sun (2020).
  13. On entend par subsidiarité le principe d’organisation politique et sociale qui soutient que les problèmes doivent être traités au niveau pertinent le plus bas, ou avec le moins d’intermédiaires possible.
  14. Pour des travaux sur l’importance de la recherche pour le développement de l’intelligence qui s’intéressent notamment à la manière dont l’IA peut accompagner ce processus, voir par exemple Chubb, Cowling et Reed (2022).
  15. Sur la révolution scientifique de la Renaissance, voir par exemple Hall (1994).
  16. Sur le rôle que revêt la liberté dans le développement intellectuel, voir par exemple Moshman (2003).
  17. Cette hygiène mentale est nécessaire pour la santé des individus comme pour celle de la société, tout comme l’hygiène corporelle est indispensable au corps. Les maux physiques du passé ont été remplacés par les plaies mentales du présent.
  18. Par exemple, en ce qui concerne la dimension fonctionnelle, l’intérêt se porte sur les aspects quantitatifs fonctionnels; la liberté est utilisée pour l’abstraction, ce qui permet de porter l’attention sur un champ d’action spécifique (principalement sur la manière dont les choses fonctionnent), en laissant souvent de côté les aspects qualitatifs; la communication se produit sur un plan abstrait, par le partage d’information; la collaboration est le plus souvent orientée vers un but précis et concerne des individus; quant à la recherche, elle tourne autour de l’abstraction et de ce qui est quantitativement mesurable.
  19. L’IH a été conceptualisée au travers de nombreuses distinctions, largement en lien avec son usage. Voir par exemple Gardner (2011).
  20. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que les entreprises à la pointe de l’innovation proposent dans leurs bureaux des activités encourageant cette forme d’intelligence, comme la méditation (voir Cheng, 2016).
  21. Sur la malléabilité de la notion de travail, voir La Hovary et Agustí-Panareda (2019).
  22. Pour des éléments portant particulièrement sur le contexte européen, voir par exemple Méda (2016).
  23. Pour une approche qui remet en question l’approche individualiste dominante de l’intelligence et de la performance au travail, voir par exemple Boreham (2004).
  24. Les chercheurs soulignent tous que les emplois les plus créatifs seront les moins menacés par l’IA et autres évolutions techno-scientifiques (voir par exemple Bakhshi, Frey et Osborne, 2015).
  25. Sur la nécessité de dépasser la vision individuelle de la créativité et d’adopter une approche plus participative et collective, voir par exemple Montuori (2011).
  26. Lorsque nous ébauchions le présent article, en 2024, nous avons, en guise de test, demandé à ChatGPT de nous aider à recenser les articles qui pourraient nous servir de références pour les sujets généraux que nous abordions. On aurait pu supposer que la tâche serait facile pour une IA (puisqu’il s’agissait de lister des informations concernant des publications passées). Mais le résultat ne fut pas celui escompté: si les publications suggérées par ChatGPT semblaient toujours très crédibles à première vue, nombre d’entre elles étaient en fait des inventions de la machine, sans aucune existence réelle.
  27. Le test de Turing est une méthode imaginée pour déterminer si une machine pourrait faire preuve d’IH. Pour cela, la machine doit pouvoir soutenir une conversation avec un humain sans que celui-ci ne se rende compte qu’il interagit avec une machine (voir par exemple Levesque, 2017).
  28. Les chercheurs qualifient souvent cette liberté de «hasard» et utilisent cette notion pour expliquer certains phénomènes de manière probabiliste – on pense par exemple à la mécanique quantique, au comportement d’un électron et aux mutations génétiques (voir par exemple Fowler, 2021).
  29. Le fait de cultiver une IH harmonisée au travail (avec le bon équilibre vie professionnelle/vie privée indispensable à son fonctionnement optimal) devrait également se révéler bénéfique à d’autres domaines de l’existence, y compris les loisirs.
  30. Pour ce faire, on peut par exemple: i) cultiver l’intelligence axiologique au travail pour mieux comprendre les motivations de la performance professionnelle et imaginer des stratégies spécifiquement pour un secteur (ou une activité) afin que la main-d’œuvre soit davantage en phase avec la mission d’une entreprise ou d’un organisme en particulier; ii) encourager le dialogue et la perception consciente de la finalité de l’entreprise/du lieu de travail, et son inscription dans la promotion du bien commun – en identifiant les valeurs et les pratiques du lieu de travail concernant cet alignement, et en les adaptant ou en en créant de nouvelles; iii) décourager les comportements grégaires ou la vision d’un poste comme la somme de tâches immuables; iv) explorer et mettre en place des mesures favorisant la mobilité, ou d’autres mesures renforçant la motivation des travailleurs et leur implication dans des domaines alignés avec leurs compétences, leurs traits de caractère et leurs intérêts, qu’ils soient individuels ou collectifs.
  31. Parmi les exemples d’actions pouvant contribuer à cet alignement, on peut citer: des processus de recrutement très pointus pour identifier et intégrer plus efficacement certains éléments motivationnels; la promotion de l’appropriation des objectifs collectifs par la main-d’œuvre et du dialogue social sur ceux-ci, en s’intéressant aux idées exprimées par les travailleurs concernés pour en tirer des enseignements; la possibilité de se concentrer sans interruption sur sa carrière et sur le développement de l’IH, en renforçant la conscience que les travailleurs ont de leurs propres compétences et motivations, et en encourageant l’expansion de leur zone d’intérêts professionnels; et l’assurance que les opportunités de développement professionnel font l’objet d’une large diffusion publique et d’offres transparentes, régies par des critères objectifs et méritocratiques.
  32. Ce qui est au fond la concrétisation des promesses de l’IA. Sur un cadre conceptuel pour l’automatisation, l’IA et le travail, voir par exemple Acemoglu et Restrepo (2019).
  33. Concernant cette recommandation, et les autres, l’expérience des coopératives s’avère très éclairante. Sur le lien entre communication et innovation, voir par exemple Peng, Hendrikse et Deng (2018).
  34. Dans ce domaine, la plupart des travaux concernant l’IA se sont intéressés au statut de «coéquipiers» des machines et à la communication entre machines, ou entre les humains et les machines, mais le champ d’exploration reste vaste pour étudier la manière dont les outils d’IA peuvent encore contribuer à améliorer la communication humaine d’une manière à la fois créative et réfléchie. Voir par exemple Hancock, Naaman et Levy (2020).
  35. Pour une exploration du principe de subsidiarité dans les structures organisationnelles comme les lieux de travail, voir par exemple Melé (2005).
  36. On peut établir un parallèle avec les travaux étudiant la manière dont l’IA peut contribuer à l’amélioration du travail d’équipe – voir par exemple Webber et al. (2019).
  37. Sur la manière dont la créativité est de plus en plus indispensable à une multitude de postes, au-delà des métiers traditionnellement perçus comme créatifs, voir par exemple Easton et Djumalieva (2018).
  38. Pour reprendre l’exemple proposé dans une note précédente, dans un domaine traditionnellement considéré comme créatif, les systèmes d’IA peuvent exceller dans la «composition» de morceaux imitant la structure d’œuvres passées (ce que font aussi souvent les compositeurs humains). Mais l’expansion de l’IA incite également les musiciens à s’aventurer au-delà de ce qu’ils ont déjà entendu ou testé, puisque les machines se révèlent bien meilleures qu’eux pour analyser et recycler les créations passées. Cela implique une part de risques en termes de succès commercial, mais c’est ainsi que la musique a évolué au fil des siècles. La différence, c’est qu’aujourd’hui l’IA peut fournir une aide à l’IH en comparant pour elle les vieux motifs de composition afin de tester l’originalité d’un morceau.
  39. Même les «temples» de l’IH que sont les universités et les instituts de recherche se retrouvent prisonniers des logiques de résultats, qui les obligent à «publier ou périr». On se souvient par exemple de Peter Higgs, prix Nobel de physique, soutenant publiquement que, s’il avait dû se plier à la logique productiviste qui régit actuellement le monde académique, il n’aurait jamais pu faire les grandes découvertes scientifiques dont il a gratifié l’humanité. De fait, avant d’obtenir le Nobel, il a presque été mis à la porte de son université pour avoir refusé de se conformer à cette obsession souvent stérile des publications basées sur les résultats, aux antipodes de la pensée créative (voir par exemple Al-Khalili, 2014).
  40. Ou sysiphémie, pour employer un néologisme qui atteste de la prolifération des dynamiques toxiques au travail, en lien avec le paradigme fonctionnel obsédé de productivité. Aussi appelée dysmorphie de la productivité, la sysiphémie désigne un nouveau trouble professionnel caractérisé par une ambition obsessionnelle, un stress chronique et une fatigue pathologique (voir par exemple Garcia Baroja, 2023).
  41. Sur l’utilité des soft skills (compétences non techniques) et de l’intelligence émotionnelle pour encourager les processus d’innovation dans les petites et moyennes entreprises, voir par exemple Bonesso, Cortellazzo et Gerli (2020).
  42. Comme le montre bien la récente vague de licenciements collectifs dans le secteur du journalisme, alimentée par la fascination actuelle pour l’IA, qui néglige totalement l’impact à moyen et long terme qu’elle peut avoir sur la vitalité des démocraties (voir par exemple Aissani et al., 2023; Malone, 2024).
  43. Sur l’importance de processus d’IA qui soient centrés sur les humains et contrôlés par eux, et non uniquement basés sur des considérations économiques, voir par exemple De Stefano (2019).
  44. Sur l’intelligence artificielle et la médiation humaine, voir par exemple Da Silva Guimarães Martins da Costa et Thieriot Loisel (2024).
  45. Si de nombreuses études portant sur la médiation IA-IH se sont essentiellement intéressées à l’interaction entre humains et machines, avec l’introduction de l’IA au travail à des fins d’efficience (voir par exemple Einola et Khoreva, 2023), il faudrait se concentrer davantage sur l’élaboration d’approches centrées sur l’humain pour maximiser les synergies IA-IH visant à encourager le développement de l’IH.
  46. Cela devrait se faire en complémentarité avec d’autres moyens garantissant un usage adapté de l’IA – par exemple des instruments normatifs applicables au niveau international, régional, national, local et sectoriel, et des accords de négociation collective définissant les principes de gouvernance et les bonnes pratiques de l’interaction IA-IH.
  47. Parmi les exemples de formes de coordination internationale émergeant dans le champ de l’IA et applicables au travail, citons la loi européenne sur l’intelligence artificielle de 2024 (qui défend un usage responsable de la technologie de l’IA au sein du marché de l’UE, avec un devoir de diligence lié à l’usage des systèmes d’IA); la recommandation sur l’éthique de l’intelligence artificielle publiée en 2021 par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) (qui constitue une contribution émanant d’une organisation internationale pour la promotion d’une approche de l’IA centrée sur l’humain), et les Principes de l’IA de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), publiés en 2019 et mis à jour en 2024 (qui entendent défendre un usage innovant et fiable de l’IA, dans le respect des droits humains et des valeurs démocratiques).
  48. Les réunions d’experts pourraient être organisées de façon thématique, pour traiter à la fois des défis de l’IA et des meilleurs moyens de mettre en avant l’IH au travail, le tout en cohérence avec l’approche centrée sur l’humain telle que la définit la Déclaration du centenaire de l’OIT (voir OIT, 2019a).
  49. Pour prendre connaissance des récentes discussions menées par l’OIT sur l’avenir du travail, y compris l’impact de l’IA et des technosciences, voir OIT (2019b).

Conflit d’intérêts

Les auteurs n’ont pas d’intérêts concurrents à déclarer.

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