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<journal-title>Revue internationale du Travail</journal-title>
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<publisher-name>Open Library of Humanities</publisher-name>
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<subject>Article</subject>
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<article-title>La d&#233;lib&#233;ration collective sur le travail peut-elle le rendre soutenable? Le cas d&#8217;une coop&#233;rative d&#8217;int&#233;r&#234;t collectif</article-title>
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<surname>Gonzalez</surname>
<given-names>Geoffroy</given-names>
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<email>geoffroy.gonzalez@gmail.com</email>
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<aff id="aff-1"><label>1</label>Centre Georg Simmel, &#201;cole des hautes &#233;tudes en sciences sociales, Paris</aff>
<pub-date publication-format="electronic" date-type="pub" iso-8601-date="2025-04-01">
<day>01</day>
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<volume>164</volume>
<issue>1</issue>
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<copyright-statement>&#x00A9; Auteur(s), 2025. Compilation des articles. &#x00A9; Organisation internationale du Travail, 2025</copyright-statement>
<copyright-year>2025</copyright-year>
<license license-type="open-access" xlink:href="http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/">
<license-p>Cet article est en libre acc&#232;s, distribu&#233; selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 4.0 International (CC BY 4.0), qui permet une utilisation, distribution et reproduction sans restriction sur tout support, &#224; condition que l&#8217;auteur original et la source soient cr&#233;dit&#233;s. Voir <uri xlink:href="http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/">http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/</uri>. Les articles de la <italic>Revue</italic> sont index&#233;s dans <uri xlink:href="https://labordoc.ilo.org/discovery/search?vid=41ILO_INST:41ILO_V2&amp;lang=fr">Labordoc</uri>, la base de donn&#233;es bibliographique du Bureau international du Travail. Pour un compl&#233;ment d&#8217;information sur l&#8217;OIT et ses publications, veuillez consulter le site de l&#8217;Organisation, &#224; l&#8217;adresse <uri xlink:href="https://www.ilo.org">www.ilo.org</uri>.</license-p>
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<abstract>
<p>L&#8217;article interroge la d&#233;lib&#233;ration collective comme levier de la soutenabilit&#233; &#233;cologique et sociale du travail en entreprise. L&#8217;&#233;tude porte sur une soci&#233;t&#233; coop&#233;rative d&#8217;int&#233;r&#234;t collectif dont les activit&#233;s s&#8217;inscrivent dans des objectifs de transition &#233;cologique. Ce type de coop&#233;rative repose sur la participation de l&#8217;ensemble des parties prenantes (producteurs, consommateurs, etc.) &#224; la d&#233;lib&#233;ration collective sur le travail. L&#8217;article analyse les apports et les limites de l&#8217;&#171;holacratie&#187; comme m&#233;thode d&#8217;organisation du travail cens&#233;e favoriser la multiplication des espaces de d&#233;lib&#233;ration collective. L&#8217;auteur montre que l&#8217;impact de la d&#233;lib&#233;ration collective sur la soutenabilit&#233; du travail est contrast&#233; et diff&#232;re selon les parties prenantes.</p>
</abstract>
<kwd-group>
<kwd>travail soutenable</kwd>
<kwd>coop&#233;rative</kwd>
<kwd>SCIC</kwd>
<kwd>multisoci&#233;tariat</kwd>
<kwd>holacratie</kwd>
<kwd>travail d&#8217;organisation</kwd>
<kwd>d&#233;lib&#233;ration collective</kwd>
<kwd>d&#233;mocratie au travail</kwd>
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<p>Les articles paraissant dans la <italic>Revue internationale du Travail</italic> n&#8217;engagent que leurs auteurs, de m&#234;me que les d&#233;signations territoriales qui y sont utilis&#233;es, et leur publication ne signifie pas que l&#8217;OIT souscrit aux opinions qui y sont exprim&#233;es.</p>
<p>Cet article est &#233;galement disponible en anglais (<italic>International Labour Review</italic>, vol. 164, n&#176; 1) et en espagnol (<italic>Revista Internacional del Trabajo</italic>, vol. 144, n&#176; 1).</p>
<sec>
<title>1. Introduction</title>
<p>La notion de &#171;travail soutenable&#187; peut sembler opportune afin d&#8217;&#233;valuer la capacit&#233; des entreprises &#224; contribuer &#224; un effort de transition ou de bifurcation &#233;cologique. Elle reste cependant floue. Deux perspectives principales se d&#233;gagent des travaux qui y ont &#233;t&#233; consacr&#233;s. La premi&#232;re regroupe des &#233;tudes insistant sur la <italic>dimension &#233;cologique</italic> de la soutenabilit&#233; du travail. Il s&#8217;agit alors de se concentrer sur les cons&#233;quences du travail sur les milieux biophysiques dans leur ensemble. Les options prises par ces auteurs sont variables, allant de la d&#233;fense d&#8217;activit&#233;s de travail permettant le maintien d&#8217;une croissance &#233;conomique (<xref ref-type="bibr" rid="B14">Docherty, Kira et Shani, 2009</xref>) &#224; des approches plus radicales envisageant d&#8217;&#233;valuer la soutenabilit&#233; en s&#8217;appuyant sur des donn&#233;es chiffr&#233;es, principalement le taux d&#8217;&#233;mission de CO<sub>2</sub> (<xref ref-type="bibr" rid="B19">Hoffmann, 2023</xref>). Une seconde tendance rassemble les travaux mettant en avant la <italic>dimension sociale</italic> de la soutenabilit&#233; du travail. Pour ces auteurs, c&#8217;est d&#8217;abord l&#8217;activit&#233; de travail qui doit &#234;tre soutenable. Certains mettent ainsi en avant l&#8217;id&#233;e selon laquelle la force de travail devrait &#234;tre pr&#233;serv&#233;e tout au long de la vie (<xref ref-type="bibr" rid="B20">Kira, van Eijnatten et Balkin, 2010</xref>; <xref ref-type="bibr" rid="B4">Barisi, 2011</xref>; <xref ref-type="bibr" rid="B16">Eurofound, 2021</xref>). D&#8217;autres vont plus loin, &#233;voquant la n&#233;cessit&#233; d&#8217;un travail adapt&#233; aux caract&#233;ristiques de la physiologie humaine et de son &#233;volution dans le temps, mais aussi &#171;propice &#224; l&#8217;&#233;laboration de strat&#233;gies de travail efficientes&#187; et permettant d&#8217;&#233;viter les tensions entre sph&#232;re familiale et activit&#233; de travail (<xref ref-type="bibr" rid="B17">Gollac, Guyot et Volkoff, 2008, p. 7</xref>). D&#232;s lors que ces deux dimensions sont comprises dans leur compl&#233;mentarit&#233;, comme le d&#233;fendent Lisa Herzog et B&#233;n&#233;dicte Zimmermann (<xref ref-type="bibr" rid="B18">2025</xref>) dans leur contribution au pr&#233;sent dossier, le travail soutenable implique d&#8217;organiser des conditions de travail et un proc&#232;s de production dont les cons&#233;quences ne soient n&#233;fastes ni pour les travailleurs ni pour les &#233;quilibres &#233;cosyst&#233;miques.</p>
<p>Du point de vue sociologique, une mani&#232;re de questionner le rapport entre l&#8217;id&#233;al d&#8217;une soutenabilit&#233; du travail et la r&#233;alit&#233; des pratiques dans un contexte d&#8217;entreprise peut consister &#224; interroger les dispositifs organisationnels dont la mise en place pourrait avoir une incidence sur la soutenabilit&#233; du travail, de fa&#231;on &#224; &#233;valuer la mani&#232;re dont ces dispositifs pourraient favoriser ce type de soutenabilit&#233;, mais aussi les limites qu&#8217;ils peuvent pr&#233;senter. Le pr&#233;sent article propose d&#8217;&#233;tudier le cas d&#8217;une forme entrepreneuriale apparue relativement r&#233;cemment dans le cadre juridique fran&#231;ais: la soci&#233;t&#233; coop&#233;rative d&#8217;int&#233;r&#234;t collectif (SCIC)<xref ref-type="fn" rid="n1">1</xref>. Comme les coop&#233;ratives de production classiques, la SCIC est une entreprise dont la propri&#233;t&#233; est collective. Chacun de ses membres, que l&#8217;on appelle &#171;soci&#233;taires&#187;, poss&#232;de au minimum une &#171;part sociale&#187;. La part sociale est l&#8217;&#233;quivalent coop&#233;ratif d&#8217;une action mais, quel que soit le nombre de parts sociales d&#233;tenues, chaque soci&#233;taire dispose th&#233;oriquement<xref ref-type="fn" rid="n2">2</xref> d&#8217;un pouvoir de vote &#233;gal aux autres dans le cadre de l&#8217;assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale, selon le principe &#171;une personne &#233;gale une voix&#187;. La SCIC se diff&#233;rencie des autres coop&#233;ratives par sa dimension &#171;multisoci&#233;tariale&#187;<xref ref-type="fn" rid="n3">3</xref>, c&#8217;est-&#224;-dire par le fait que son soci&#233;tariat doit r&#233;unir plusieurs cat&#233;gories de membres. L&#224; o&#249; les coop&#233;ratives de production permettent aux seuls travailleurs salari&#233;s d&#8217;entrer au soci&#233;tariat, le cadre juridique de la SCIC impose que soient cr&#233;&#233;es une cat&#233;gorie de producteurs (salari&#233;s ou non), une cat&#233;gorie de b&#233;n&#233;ficiaires (usagers, consommateurs, etc.) et au moins une troisi&#232;me cat&#233;gorie dont la d&#233;finition est libre et qui regroupe le plus souvent des financeurs, des soutiens ou des repr&#233;sentants de collectivit&#233;s territoriales (<xref ref-type="fig" rid="F1">figure 1</xref>).</p>
<fig id="F1">
<label>Figure 1</label>
<caption>
<p>Cat&#233;gories de soci&#233;taires g&#233;n&#233;ralement utilis&#233;es dans le cadre du multisoci&#233;tariat en SCIC</p>
<p>Source: <ext-link ext-link-type="uri" xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="https://www.les-scic.coop/presentation">https://www.les-scic.coop/presentation</ext-link> (consult&#233; le 4 juillet 2024).</p>
</caption>
<graphic xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="ilr-18837_gonzalez_FR-g1.png"/>
</fig>
<p>En tant que coop&#233;rative, la SCIC s&#8217;inscrit dans le cadre de &#171;l&#8217;identit&#233; coop&#233;rative&#187; pr&#244;n&#233;e par le mouvement coop&#233;ratif international. Cette identit&#233; coop&#233;rative est constitu&#233;e par un ensemble de principes<xref ref-type="fn" rid="n4">4</xref> (<xref ref-type="bibr" rid="B1">Alliance Coop&#233;rative Internationale, 1995</xref>) parmi lesquels figurent deux id&#233;es que l&#8217;on peut rapporter &#224; la question du travail soutenable. Il s&#8217;agit premi&#232;rement de l&#8217;id&#233;e selon laquelle les membres doivent b&#233;n&#233;ficier d&#8217;une formation suffisante afin de pouvoir participer &#224; la gestion de l&#8217;entreprise. Deuxi&#232;mement, l&#8217;un des principes coop&#233;ratifs insiste sur le fait que les membres doivent chercher &#224; favoriser une production en harmonie avec des objectifs de d&#233;veloppement durable. &#192; travers ces principes, l&#8217;identit&#233; coop&#233;rative semble offrir un cadre pouvant favoriser une certaine soutenabilit&#233; &#224; la fois sociale et &#233;cologique du travail<xref ref-type="fn" rid="n5">5</xref>. C&#8217;est d&#8217;ailleurs ce que semblent confirmer diverses &#233;tudes, qui montrent que les coop&#233;ratives offrent une meilleure qualit&#233; d&#8217;emploi et de travail que les entreprises classiques (<xref ref-type="bibr" rid="B25">Richez-Battesti, Petrella et Melnik, 2011</xref>; <xref ref-type="bibr" rid="B7">Chorum, 2020</xref>) et qu&#8217;elles contribuent &#224; la mise en &#339;uvre des objectifs de d&#233;veloppement durable des Nations Unies (<xref ref-type="bibr" rid="B21">Lafont, Saura et Ribeiro-Soriano, 2023</xref>).</p>
<p>Cet article repose sur l&#8217;hypoth&#232;se selon laquelle la dimension multisoci&#233;tariale de la SCIC peut offrir un contexte encore plus favorable &#224; la soutenabilit&#233; sociale et &#233;cologique du travail dans la mesure o&#249;, en instaurant un mode de gouvernance<xref ref-type="fn" rid="n6">6</xref> cens&#233; prendre en compte les int&#233;r&#234;ts de toutes les parties prenantes, le mod&#232;le de la SCIC est suppos&#233; permettre d&#8217;int&#233;grer les besoins, de rep&#233;rer les probl&#232;mes et de d&#233;finir des solutions du d&#233;but &#224; la fin de la cha&#238;ne de production, mais aussi en amont et en aval de cette derni&#232;re. L&#8217;article propose de tester cette hypoth&#232;se via une &#233;tude de cas. Il s&#8217;agit d&#8217;analyser les dispositifs par lesquels le multisoci&#233;tariat est mis en &#339;uvre et de d&#233;terminer si et comment ils peuvent se r&#233;v&#233;ler propices &#224; l&#8217;identification et au traitement des formes d&#8217;insoutenabilit&#233; du travail.</p>
<p>Parce que la sp&#233;cificit&#233; des coop&#233;ratives est de donner la parole &#224; chacun de ses membres et d&#8217;envisager la d&#233;cision comme une pratique collective, r&#233;pondre &#224; ces questions am&#232;ne &#224; porter une attention particuli&#232;re &#224; la mani&#232;re dont se prennent les d&#233;cisions dans l&#8217;entreprise. Afin d&#8217;&#233;tudier les m&#233;canismes de la d&#233;cision collective, nous proposons de croiser deux cadres th&#233;oriques compl&#233;mentaires: la th&#233;orie du travail d&#8217;organisation de Gilbert de Terssac et la th&#233;orie de la d&#233;lib&#233;ration collective de Philippe Urfalino.</p>
<p>S&#8217;inscrivant dans la continuit&#233; de la th&#233;orie de la r&#233;gulation sociale de Jean-Daniel Reynaud, qui insistait sur les processus de production et de reproduction de la r&#232;gle collective dans les organisations (<xref ref-type="bibr" rid="B23">Reynaud, 1989</xref>), Gilbert de Terssac explique que toutes les formes de travail organis&#233; s&#8217;accompagnent d&#8217;un &#171;travail d&#8217;organisation&#187; qui consiste &#224; rep&#233;rer l&#8217;impertinence de la r&#232;gle collective de travail et &#224; &#171;inventer des solutions efficaces pour r&#233;soudre les probl&#232;mes pos&#233;s par les perturbations qui contredisent le d&#233;roulement habituel de la production&#187; (<xref ref-type="bibr" rid="B12">de Terssac, 2011, p. 103</xref>). Le travail d&#8217;organisation doit alors &#234;tre compris comme comportant deux phases: l&#8217;ajustement de la r&#232;gle en situation et la tentative de faire valider cet ajustement par le collectif, pour produire une nouvelle r&#232;gle socialis&#233;e au moyen d&#8217;un processus de d&#233;lib&#233;ration collective.</p>
<p>D&#8217;apr&#232;s Philippe Urfalino, d&#233;lib&#233;rer collectivement c&#8217;est proc&#233;der &#224; l&#8217;organisation d&#8217;un d&#233;bat, durant lequel des arguments fond&#233;s sur des formes de raisonnement pratique vont &#234;tre &#233;chang&#233;s par les membres du groupe. Ces derniers cherchent par l&#224; &#224; se persuader les uns les autres de la forme la plus pertinente que devrait prendre la r&#232;gle. Pour qu&#8217;un tel d&#233;bat aboutisse, il faut que les membres du groupe se soient entendus en amont sur une m&#233;tar&#232;gle cens&#233;e cl&#244;turer la d&#233;lib&#233;ration collective. D&#233;finie par le groupe, cette m&#233;tar&#232;gle arr&#234;te la d&#233;cision collective qui va obliger le groupe (<xref ref-type="bibr" rid="B29">Urfalino, 2021</xref>).</p>
<p>Ces deux appuis th&#233;oriques font appara&#238;tre combien la d&#233;cision collective n&#8217;est pas spontan&#233;e. Elle est plut&#244;t la derni&#232;re &#233;tape d&#8217;un processus qui part de la d&#233;tection d&#8217;un probl&#232;me et qui conduit &#224; une d&#233;lib&#233;ration collective dont l&#8217;objectif est de statuer sur la meilleure mani&#232;re de r&#233;soudre ce probl&#232;me. Dans le contexte d&#8217;une coop&#233;rative multisoci&#233;tariale comme la SCIC, nous allons nous attacher &#224; montrer si et comment les diff&#233;rents types de soci&#233;taires peuvent prendre part &#224; la d&#233;lib&#233;ration collective. Pour ce faire, nous analyserons un mod&#232;le d&#8217;organisation du travail utilis&#233; afin de permettre la participation de l&#8217;ensemble des parties prenantes &#224; la d&#233;lib&#233;ration collective en favorisant une distribution de l&#8217;autorit&#233; et de la responsabilit&#233; et en aplanissant la hi&#233;rarchie: la m&#233;thode holacratique. Nous montrerons comment cette m&#233;thode est mise en &#339;uvre au sein d&#8217;Enercoop R&#233;gion, une SCIC qui fait valoir une recherche d&#8217;excellence &#233;cologique dans le domaine de la production et de la commercialisation d&#8217;&#233;nergie verte (voir encadr&#233;).</p>
<p>Dans la deuxi&#232;me partie de l&#8217;article, nous analyserons en premier lieu la mani&#232;re dont les membres de cette SCIC ont structur&#233; la gouvernance de leur entreprise en ouvrant, aux diff&#233;rents niveaux de l&#8217;organisation, des ar&#232;nes de d&#233;lib&#233;ration collective dans lesquelles des soci&#233;taires de tous les coll&#232;ges, salari&#233;s ou non, peuvent si&#233;ger. Nous montrerons ensuite combien le choix de la m&#233;thode holacratique tend &#224; att&#233;nuer la souffrance au travail que produit dans d&#8217;autres contextes l&#8217;absence d&#8217;attribution de moyens destin&#233;s &#224; l&#8217;effectuation du travail d&#8217;organisation. Ces r&#233;sultats seront ensuite confront&#233;s &#224; ce que requiert l&#8217;organisation holacratique de la d&#233;lib&#233;ration collective, notamment en termes de disponibilit&#233; temporelle. Qu&#8217;il s&#8217;agisse du temps requis pour adopter la m&#233;thode ou du temps de travail d&#8217;organisation qu&#8217;elle induit, nous montrerons que certains effets d&#8217;insoutenabilit&#233; sociale peuvent en d&#233;couler, sous forme de tensions relationnelles ou de surcharge de travail.</p>
<p>Dans la troisi&#232;me partie, nous &#233;tudierons l&#8217;impact de la d&#233;lib&#233;ration collective outill&#233;e par la m&#233;thode holacratique sur la soutenabilit&#233; &#233;cologique de la SCIC. Nous montrerons d&#8217;abord que c&#8217;est par la d&#233;lib&#233;ration des salari&#233;s que sont d&#233;cid&#233;es des formes de mitigation des effets d&#8217;insoutenabilit&#233; &#233;cologique li&#233;s &#224; la nature de la production de l&#8217;entreprise. Puis nous exposerons les limites du multisoci&#233;tariat en mati&#232;re d&#8217;impact sur la soutenabilit&#233; &#233;cologique du travail en montrant que la d&#233;lib&#233;ration collective des autres cat&#233;gories de soci&#233;taires, &#224; travers le conseil d&#8217;administration de la SCIC, n&#8217;intervient qu&#8217;&#224; la marge sur la compensation des effets d&#8217;insoutenabilit&#233; &#233;cologique du travail.</p>
<boxed-text>
<sec>
<title>Terrain et m&#233;thode</title>
<p>Cet article repose sur une enqu&#234;te de terrain men&#233;e en France entre 2019 et 2022 au sein d&#8217;une coop&#233;rative membre du r&#233;seau national Enercoop. Ce r&#233;seau regroupe, en plus d&#8217;une SCIC dite &#171;nationale&#187; bas&#233;e en r&#233;gion parisienne, dix SCIC r&#233;gionales. Celles-ci ont pour mission de commercialiser le service propos&#233; par la coop&#233;rative nationale, &#224; savoir la fourniture d&#8217;&#233;lectricit&#233; verte, tout en suscitant l&#8217;ouverture de sites locaux de production d&#8217;&#233;nergie renouvelable.</p>
<p>Le r&#233;seau Enercoop s&#8217;affiche comme le repr&#233;sentant d&#8217;un &#171;mod&#232;le unique en son genre&#187;<xref ref-type="fn" rid="bn1">1</xref> consistant &#224; fournir une &#233;lectricit&#233; &#171;100 pour cent renouvelable&#187;, c&#8217;est-&#224;-dire issue de sites de production d&#8217;&#233;nergie photovolta&#239;que, &#233;olienne ou hydraulique.</p>
<p>La coop&#233;rative &#233;tudi&#233;e, que l&#8217;on nommera ici Enercoop R&#233;gion, a &#233;t&#233; cr&#233;&#233;e en 2013. Son conseil d&#8217;administration se compose d&#8217;une quinzaine de personnes repr&#233;sentant les six cat&#233;gories de soci&#233;taires: salari&#233;s, porteurs, producteurs, consommateurs, partenaires, collectivit&#233;s. &#192; la fin de l&#8217;ann&#233;e 2022, la coop&#233;rative comptait environ 3 600 soci&#233;taires r&#233;partis dans ces six coll&#232;ges. L&#8217;activit&#233; des dix salari&#233;s<xref ref-type="fn" rid="bn2">2</xref> de la SCIC &#233;tait partag&#233;e entre deux p&#244;les &#233;conomiques: l&#8217;accompagnement de projets citoyens de production d&#8217;&#233;nergie verte ainsi que la commercialisation de la fourniture d&#8217;&#233;nergie.</p>
<p>Les analyses pr&#233;sent&#233;es ici s&#8217;appuient sur des donn&#233;es tir&#233;es de l&#8217;observation &#224; d&#233;couvert de r&#233;unions de divers types (<xref ref-type="table" rid="T1">tableau 1</xref>). Dix-neuf entretiens approfondis ont aussi &#233;t&#233; conduits avec des soci&#233;taires (<xref ref-type="table" rid="T2">tableau 2</xref>). D&#8217;une dur&#233;e moyenne d&#8217;une heure et trente minutes, ces entretiens &#233;taient enregistr&#233;s. Les noms des personnes et des localit&#233;s cit&#233;es dans l&#8217;article ont &#233;t&#233; modifi&#233;s pour pr&#233;server leur anonymat.</p>
<table-wrap id="T1">
<label>Tableau 1</label>
<caption>
<p>Synth&#232;se des r&#233;unions observ&#233;es entre le 19 novembre 2019 et le 7 novembre 2022</p>
</caption>
<table>
<tbody>
<tr>
<td align="left" valign="top">Type de r&#233;union observ&#233;</td>
<td align="left" valign="top">Nombre de r&#233;unions</td>
<td align="left" valign="top">Dur&#233;e totale des observations (en heures)</td>
<td align="left" valign="top">Nombre de participants</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">Production</td>
<td align="left" valign="top">4</td>
<td align="left" valign="top">4</td>
<td align="left" valign="top">3 &#224; 4</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">Fourniture</td>
<td align="left" valign="top">3</td>
<td align="left" valign="top">4,5</td>
<td align="left" valign="top">3 &#224; 4</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">Administration</td>
<td align="left" valign="top">2</td>
<td align="left" valign="top">2</td>
<td align="left" valign="top">2</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">Coordination</td>
<td align="left" valign="top">5</td>
<td align="left" valign="top">8</td>
<td align="left" valign="top">4 &#224; 5</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">&#201;quipe salari&#233;e</td>
<td align="left" valign="top">4</td>
<td align="left" valign="top">14</td>
<td align="left" valign="top">9 &#224; 10</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">Conseil d&#8217;administration</td>
<td align="left" valign="top">5</td>
<td align="left" valign="top">13</td>
<td align="left" valign="top">8 &#224; 14</td>
</tr>
</tbody>
</table>
</table-wrap>
<table-wrap id="T2">
<label>Tableau 2</label>
<caption>
<p>Genre et fonction des soci&#233;taires d&#8217;Enercoop R&#233;gion interview&#233;s</p>
</caption>
<table>
<tbody>
<tr>
<td align="left" valign="top" rowspan="2"><bold>Genre</bold></td>
<td align="left" valign="top">Femme</td>
<td align="left" valign="top">9</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">Homme</td>
<td align="left" valign="top">10</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top" rowspan="3"><bold>Fonction dans l&#8217;entreprise</bold></td>
<td align="left" valign="top">Administrateur</td>
<td align="left" valign="top">10</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">Salari&#233; en CDI</td>
<td align="left" valign="top">11</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">Salari&#233; en alternance</td>
<td align="left" valign="top">1</td>
</tr>
</tbody>
</table>
</table-wrap>
<p><fn id="bn1"><p><sup>1</sup> Voir <ext-link ext-link-type="uri" xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="https://www.enercoop.fr/">https://www.enercoop.fr/</ext-link> (consult&#233; le 4 juillet 2024).</p></fn></p>
<p><fn id="bn2"><p><sup>2</sup> &#192; cette &#233;quipe de dix salari&#233;s engag&#233;s en contrat &#224; dur&#233;e ind&#233;termin&#233;e et soci&#233;taires de la SCIC s&#8217;ajoutent plusieurs employ&#233;s en contrat d&#8217;alternance, stage ou service civique. Leur temps de travail hebdomadaire plus restreint, la dur&#233;e r&#233;duite de leur engagement dans l&#8217;entreprise et leur &#233;loignement du soci&#233;tariat expliquent qu&#8217;ils n&#8217;aient pas &#233;t&#233; pris en compte dans la pr&#233;sente analyse.</p></fn></p>
</sec>
</boxed-text>
</sec>
<sec>
<title>2. Les effets contrast&#233;s de la d&#233;lib&#233;ration collective sur la soutenabilit&#233; sociale du travail</title>
<p>Pour la majorit&#233; des 3 600 soci&#233;taires d&#8217;Enercoop R&#233;gion, dont 84 pour cent sont des clients, membres du coll&#232;ge des consommateurs, la d&#233;lib&#233;ration collective sur le travail dans la SCIC n&#8217;est pas une pratique courante. La principale occasion pour un soci&#233;taire non salari&#233; et non administrateur de prendre part &#224; une forme de d&#233;lib&#233;ration collective r&#233;side dans l&#8217;assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale annuelle. Or, en 2022, par exemple, seuls 28 pour cent des soci&#233;taires, toutes cat&#233;gories confondues, ont pris part aux diff&#233;rents votes<xref ref-type="fn" rid="n7">7</xref>. Ce chiffre, rapport&#233; au taux de participation aux assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales dans les banques coop&#233;ratives, qui tourne entre 1,5 et 7 pour cent (<xref ref-type="bibr" rid="B6">Caire et Nivoix, 2012</xref>)<xref ref-type="fn" rid="n8">8</xref>, n&#8217;est pas d&#233;risoire, mais il indique que seul un nombre restreint des soci&#233;taires d&#8217;Enercoop R&#233;gion participe effectivement &#224; la validation formelle des r&#232;gles g&#233;n&#233;rales concernant la SCIC, par exemple la d&#233;finition de la valeur de la part sociale ou l&#8217;attribution d&#8217;un budget d&#8217;&#171;indemnit&#233;s compensatrices&#187; destin&#233; aux administrateurs. Qui plus est, la plus grande part des d&#233;lib&#233;rations collectives se joue ailleurs qu&#8217;en assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale, dans des instances auxquelles les soci&#233;taires non salari&#233;s et non administrateurs n&#8217;ont pas acc&#232;s. C&#8217;est principalement au sein du conseil d&#8217;administration et dans les diff&#233;rents groupes de travail de l&#8217;&#201;quipe salari&#233;e que se prennent les d&#233;cisions et que les r&#232;gles sont amend&#233;es. La diff&#233;rence entre ces espaces et l&#8217;assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale est qu&#8217;il s&#8217;agit davantage d&#8217;espaces de <italic>travail</italic>. Le travail des soci&#233;taires salari&#233;s et administrateurs y est non seulement r&#233;gulier, mais aussi plus reconnu, par exemple au moyen de r&#233;mun&#233;rations fixes, celles des salari&#233;s, ou exceptionnelles, celles des administrateurs. Il est aussi li&#233; &#224; une forme de responsabilit&#233; plus forte, qu&#8217;il s&#8217;agisse de la responsabilit&#233; p&#233;nale du pr&#233;sident, des responsabilit&#233;s &#233;lectives des &#233;lus au conseil d&#8217;administration ou encore de responsabilit&#233;s salariales. C&#8217;est sur ces espaces de d&#233;lib&#233;ration collective sur le travail que les analyses seront focalis&#233;es.</p>
<sec>
<title>2.1. &#201;viter la souffrance au travail en d&#233;diant des temps au travail d&#8217;organisation</title>
<p>D&#232;s la cr&#233;ation d&#8217;Enercoop R&#233;gion, en 2013, et en coh&#233;rence avec les pratiques de travail au sein d&#8217;Enercoop Nationale, les premiers salari&#233;s ont eu &#224; c&#339;ur d&#8217;adopter une organisation du travail s&#8217;&#233;loignant du sch&#233;ma classique de la hi&#233;rarchie pyramidale. N&#233;anmoins, ce n&#8217;est qu&#8217;au bout de quelques ann&#233;es, &#224; mesure que le nombre de salari&#233;s augmentait, que la n&#233;cessit&#233; se fit sentir de mettre en place des outils formels permettant de consolider ce mode d&#8217;organisation. &#192; partir de septembre 2019, notamment, l&#8217;&#201;quipe salari&#233;e et le conseil d&#8217;administration ont d&#233;cid&#233; de se faire accompagner par un groupe de salari&#233;s de la SCIC Enercoop Nationale form&#233;s &#224; la &#171;gouvernance partag&#233;e&#187; et notamment au management &#171;holacratique&#187;. La notion d&#8217;&#171;holacratie&#187;<xref ref-type="fn" rid="n9">9</xref>, qui provient de la litt&#233;rature en management (<xref ref-type="bibr" rid="B26">Robertson, 2015</xref>), renvoie &#224; une m&#233;thode de r&#233;partition des responsabilit&#233;s et de diss&#233;mination des niveaux de prise de d&#233;cision. Cette m&#233;thode, qui est cens&#233;e permettre de distribuer l&#8217;autorit&#233; et favoriser l&#8217;auto-organisation, repose sur le mod&#232;le d&#8217;une hi&#233;rarchie compos&#233;e de &#171;cercles&#187; unis par des &#171;doubles-liens&#187;, &#224; savoir le fait que certains membres de ces cercles puissent participer en m&#234;me temps &#224; d&#8217;autres cercles, de mani&#232;re &#224; favoriser la circulation de l&#8217;information au sein de l&#8217;entreprise (<xref ref-type="bibr" rid="B27">Romme, 1995</xref>).</p>
<p>Concr&#232;tement, cela implique une d&#233;verticalisation de la hi&#233;rarchie organisationnelle. Chaque cercle doit ainsi prendre en charge le pilotage, l&#8217;ex&#233;cution et l&#8217;&#233;valuation d&#8217;une mission. Disposant pour cela d&#8217;une relative autonomie, les membres d&#8217;un cercle sont cens&#233;s &#234;tre responsables de leur mode d&#8217;organisation interne et, s&#8217;il existe un r&#244;le de responsable, celui-ci consiste non seulement &#224; manager les membres du cercle, mais aussi &#224; assurer le &#171;double-lien&#187; entre eux et les entit&#233;s de niveau sup&#233;rieur, en faisant circuler l&#8217;information dans les deux sens.</p>
<p>Dans le cas d&#8217;Enercoop R&#233;gion, on peut d&#233;nombrer sept cercles comprenant uniquement des soci&#233;taires salari&#233;s: &#201;quipe salari&#233;e, Coordination, Administration, Fourniture, Production, Vie coop&#233;rative et Communication (voir <xref ref-type="fig" rid="F2">figure 2</xref>). Le cercle Production est par exemple responsable du d&#233;veloppement des projets de sites de production d&#8217;&#233;nergie renouvelable, tandis que le cercle Fourniture regroupe des salari&#233;es assurant des missions commerciales consistant &#224; ouvrir des contrats de fourniture d&#8217;&#233;lectricit&#233; et &#224; assurer un service d&#8217;assistance t&#233;l&#233;phonique. Les cercles Vie coop&#233;rative et Communication, qui ne se composaient au moment de l&#8217;enqu&#234;te que d&#8217;une seule personne<xref ref-type="fn" rid="n10">10</xref>, se chargent de fonctions support comme l&#8217;organisation de l&#8217;assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale ou de la lev&#233;e de fonds annuelles, ainsi que des &#233;changes avec les soci&#233;taires et le public. Ces quatre cercles sont en lien direct, via leurs responsables, avec le cercle Coordination, organe au sein duquel lesdits responsables se sont r&#233;parti les fonctions de direction. Ce faisant, le responsable du cercle Vie coop&#233;rative, qui avait pris en charge la fonction de gestion administrative, s&#8217;est retrouv&#233; membre d&#8217;un sixi&#232;me cercle autour de l&#8217;Administration. Enfin, chaque salari&#233; est membre d&#8217;office du cercle &#201;quipe salari&#233;e.</p>
<fig id="F2">
<label>Figure 2</label>
<caption>
<p>Organisation holacratique des salari&#233;s d&#8217;Enercoop R&#233;gion en 2022</p>
<p>Source: Reformulation par l&#8217;auteur d&#8217;un sch&#233;ma d&#8217;organisation fourni par la responsable du cercle Fourniture).</p>
</caption>
<graphic xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="ilr-18837_gonzalez_FR-g2.png"/>
</fig>
<p>Chacun de ces diff&#233;rents cercles b&#233;n&#233;ficie d&#8217;une certaine autonomie en ce qui concerne son mode de fonctionnement. Les membres de ces cercles prennent r&#233;guli&#232;rement des d&#233;cisions collectives, qui portent &#224; la fois sur des enjeux op&#233;rationnels et organisationnels. Les membres du cercle Production, par exemple, d&#233;cident autant de leurs plans de charge respectifs et de la fr&#233;quence de leurs r&#233;unions que du choix des futurs sites &#224; prospecter en vue d&#8217;y installer des centrales photovolta&#239;ques ou du rapport &#224; entretenir avec des &#233;lus ou opposants &#224; un projet. Quant au cercle Coordination, le contenu de ses d&#233;lib&#233;rations s&#8217;&#233;tend du choix des &#233;v&#233;nements o&#249; repr&#233;senter Enercoop R&#233;gion &#224; la gestion des ressources humaines.</p>
<p>En ce qui concerne les administrateurs, le nombre de cercles est plus restreint (<xref ref-type="fig" rid="F3">figure 3</xref>) si l&#8217;on confine l&#8217;analyse &#224; la seule Enercoop R&#233;gion<xref ref-type="fn" rid="n11">11</xref>. En effet, outre le cercle du conseil d&#8217;administration, o&#249; l&#8217;on retrouve les repr&#233;sentants de chacune des cat&#233;gories de soci&#233;taires de la SCIC et o&#249; se prennent les d&#233;cisions strat&#233;giques li&#233;es au d&#233;veloppement de l&#8217;entreprise, il existe un cercle n&#8217;incluant que trois membres du conseil d&#8217;administration, le COS ou comit&#233; op&#233;rationnel de suivi, dont le r&#244;le consiste &#224; aider l&#8217;&#201;quipe salari&#233;e &#224; pr&#233;parer l&#8217;ordre du jour des r&#233;unions du conseil d&#8217;administration.</p>
<fig id="F3">
<label>Figure 3</label>
<caption>
<p>Organisation holacratique des administrateurs d&#8217;Enercoop R&#233;gion en 2022</p>
<p>Note: CA = conseil d&#8217;administration.</p>
<p>Source: Auteur, &#224; partir des observations et des entretiens.</p>
</caption>
<graphic xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="ilr-18837_gonzalez_FR-g3.png"/>
</fig>
<p>Les promoteurs de la m&#233;thode holacratique d&#8217;organisation du travail vantent son potentiel en termes d&#8217;implication de toutes les parties prenantes (<xref ref-type="bibr" rid="B24">Richard <italic>et al</italic>., 2020</xref>) dans la r&#233;solution de probl&#232;mes au sein de l&#8217;entreprise (<xref ref-type="bibr" rid="B3">Autissier, Johnson et Moutot, 2016</xref>). Certains y voient m&#234;me un dispositif permettant de favoriser des objectifs de soutenabilit&#233; sociale (<xref ref-type="bibr" rid="B2">Archer, Forrester-Wilson et Muirhead, 2016</xref>). De fait, les membres les plus actifs de la SCIC (salari&#233;s et administrateurs) semblent &#234;tre en mesure, gr&#226;ce &#224; leur r&#233;partition dans les divers cercles, de contribuer aux diff&#233;rents aspects du travail d&#8217;organisation. Outre cette coh&#233;rence vis-&#224;-vis des enjeux li&#233;s &#224; la mise en &#339;uvre du multisoci&#233;tariat dans la SCIC, l&#8217;holacratie permet d&#8217;&#233;viter un facteur d&#8217;insoutenabilit&#233; sociale du travail bien document&#233;: la <italic>prescription</italic> du travail d&#8217;organisation sans l&#8217;octroi des moyens de le r&#233;aliser (<xref ref-type="bibr" rid="B15">Dujarier, 2012, pp. 173-177</xref>). En d&#233;diant des temps sp&#233;cifiques &#8211; les diverses r&#233;unions des cercles &#8211; au travail d&#8217;organisation, les membres de la SCIC se donnent les moyens de le mettre en &#339;uvre. Ils paraissent donc en mesure d&#8217;&#233;chapper aux troubles de sant&#233; associ&#233;s au travail d&#8217;organisation emp&#234;ch&#233; (<xref ref-type="bibr" rid="B8">Clot, 2013</xref>; <xref ref-type="bibr" rid="B13">de Terssac, 2013</xref>) et favoriser par l&#224; un certain degr&#233; de soutenabilit&#233; sociale de leur travail.</p>
</sec>
<sec>
<title>2.2. Les effets d&#8217;insoutenabilit&#233; de la d&#233;lib&#233;ration collective sur le travail des salari&#233;s: tensions et surmenage</title>
<p>Pour autant, la mise en &#339;uvre de la d&#233;lib&#233;ration collective via la m&#233;thode holacratique s&#8217;accompagne de certaines limites du point de vue de la dimension sociale de la soutenabilit&#233; du travail. La principale de ces limites est la dimension chronophage de cette m&#233;thode. Comme le rel&#232;vent les sociologues Carine Ollivier et Sandrine Rospab&#233; (<xref ref-type="bibr" rid="B22">2022</xref>), la mise en place de la m&#233;thode holacratique et son adoption par les membres peut prendre un temps consid&#233;rable. Dans le cas d&#8217;Enercoop R&#233;gion aussi, la formalisation d&#8217;une telle organisation du travail a demand&#233; de nombreux ajustements, en particulier pour les membres salari&#233;s. Entre son introduction, en 2019, et 2022, l&#8217;&#233;quipe et le conseil d&#8217;administration ont organis&#233; diverses r&#233;unions et s&#233;minaires internes et ont suivi plusieurs formations, prodigu&#233;es par des prestataires externes, afin de pr&#233;ciser les attributions de responsabilit&#233;s et le p&#233;rim&#232;tre des cercles. Bien que le caract&#232;re chronophage de l&#8217;adoption de la m&#233;thode soit explicitement reconnu par ses promoteurs, qui s&#8217;accordent pour dire qu&#8217;il faudrait environ dix ans pour que l&#8217;outil soit pleinement accept&#233; et fonctionne de fa&#231;on optimale (<italic>ibid</italic>.), il reste &#224; &#233;valuer quels impacts sur la soutenabilit&#233; sociale du travail cette int&#233;gration progressive peut avoir. Ces impacts sont de deux ordres: le surgissement de tensions dans les relations entre membres et l&#8217;apparition d&#8217;une surcharge de travail pour certains membres de l&#8217;&#201;quipe salari&#233;e.</p>
<p>La notion de &#171;tension&#187; est au c&#339;ur de la m&#233;thode holacratique. Cette derni&#232;re doit en effet permettre de faire &#233;merger et de r&#233;soudre des &#171;tensions&#187;, c&#8217;est-&#224;-dire des &#233;carts entre l&#8217;existant et la norme recherch&#233;e. Rapport&#233;es au cadre de la th&#233;orie du travail d&#8217;organisation, les tensions correspondent donc &#224; des points d&#8217;achoppement dans le processus de production. La mise en d&#233;lib&#233;ration collective de ces points d&#8217;achoppement dans les cercles est alors cens&#233;e permettre aux membres d&#8217;effectuer le travail d&#8217;organisation au plus pr&#232;s des tensions existantes. Or la notion de tension a pu, au d&#233;part, &#234;tre ambig&#252;e pour certains membres:</p>
<disp-quote>
<p>J&#8217;ai pas mal hallucin&#233; en arrivant [&#8230;] du fait que je trouvais que les gens n&#8217;&#233;taient pas du tout sympas les uns avec les autres, et pas respectueux dans leurs &#233;changes. Il y avait beaucoup de violence [&#224; cause] de m&#233;thodes d&#8217;intelligence collective mal appliqu&#233;es. On fonctionnait par tensions, sauf que personne ne savait ce que c&#8217;&#233;tait qu&#8217;une tension. Donc il y avait des gens qui arrivaient avec un &#233;norme truc au milieu de la table, l&#224;. Et qui le balan&#231;aient &#224; la gueule des autres. Et c&#8217;&#233;tait pas&#8230; fait de mani&#232;re non violente (Illona, 35 ans, responsable du cercle Fourniture, entretien du 20 mai 2022).</p>
</disp-quote>
<p>Les difficult&#233;s relationnelles occasionn&#233;es par la mise en place de la m&#233;thode holacratique ne s&#8217;arr&#234;tent cependant pas &#224; ce genre d&#8217;ambig&#252;it&#233; sur la notion de tension. La multiplication des espaces et des temps d&#8217;expression a aussi mis au jour la n&#233;cessit&#233; pour les membres de se former &#224; la prise de parole non violente afin d&#8217;&#233;viter la reproduction de situations conflictuelles dont la plus significative survint en 2020 lorsque Victor, le responsable du cercle Vie coop&#233;rative, exprima, d&#8217;une mani&#232;re jug&#233;e violente par plusieurs de ses coll&#232;gues, un certain nombre de malaises et de frustrations vis-&#224;-vis de la r&#233;duction progressive des activit&#233;s li&#233;es &#224; son p&#244;le d&#8217;activit&#233;s, puis entama une p&#233;riode d&#8217;arr&#234;t de travail de plusieurs mois. Ces difficult&#233;s li&#233;es &#224; la formulation de tensions ont progressivement &#233;t&#233; surmont&#233;es par les membres. Apr&#232;s une phase exp&#233;rimentale d&#8217;environ trois ans, ceux-ci en sont venus &#224; partager un m&#234;me sentiment de valorisation de la m&#233;thode. Pour Julie, par exemple, la participation aux cercles fait partie de ce qui compte le plus dans son travail, car &#171;&#231;a permet de prendre vachement de recul sur les projets, de pouvoir &#233;changer sur les pratiques, c&#8217;est hyper riche de se conna&#238;tre bien les uns les autres&#187;<xref ref-type="fn" rid="n12">12</xref>. On peut n&#233;anmoins supposer que, pour chaque nouvelle personne recrut&#233;e, un certain temps d&#8217;adaptation est n&#233;cessaire.</p>
<p>D&#8217;autant qu&#8217;au temps d&#8217;adaptation s&#8217;ajoute le temps du travail d&#8217;organisation qu&#8217;implique la m&#233;thode holacratique. En effet, &#233;tant donn&#233; la fr&#233;quence des r&#233;unions des diff&#233;rents cercles, les membres salari&#233;s voient une part cons&#233;quente de leur temps de travail consacr&#233;e &#224; g&#233;rer des tensions et &#224; d&#233;lib&#233;rer quant &#224; leur r&#233;solution. C&#8217;est ce que montre le <xref ref-type="table" rid="T3">tableau 3</xref>.</p>
<table-wrap id="T3">
<label>Tableau 3</label>
<caption>
<p>Fr&#233;quence des r&#233;unions des diff&#233;rents cercles chez Enercoop R&#233;gion en 2022</p>
</caption>
<table>
<tbody>
<tr>
<td align="left" valign="top"><bold>Entit&#233; holacratique</bold></td>
<td align="left" valign="top"><bold>Fr&#233;quence de r&#233;unions</bold></td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">Cercles Production et Administration</td>
<td align="left" valign="top">4 r&#233;unions par mois<break/>Dur&#233;e = 1 h</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">Cercle Fourniture</td>
<td align="left" valign="top">2 r&#233;unions par mois<break/>Dur&#233;e = 1 h 30</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">Cercle Coordination</td>
<td align="left" valign="top">1 r&#233;union par mois<break/>Dur&#233;e = 1 h 30</td>
</tr>
<tr>
<td align="left" valign="top">Pl&#233;ni&#232;re (cercle &#201;quipe salari&#233;e)</td>
<td align="left" valign="top">1 r&#233;union par mois<break/>Dur&#233;e = 3 h</td>
</tr>
</tbody>
</table>
<table-wrap-foot>
<fn><p>Note: Le d&#233;compte des heures a &#233;t&#233; r&#233;alis&#233; par nos soins. Nous nous sommes appuy&#233; sur les fr&#233;quences et dur&#233;es r&#233;glementaires, qui nous ont &#233;t&#233; indiqu&#233;es &#224; plusieurs reprises par Lo&#239;c (directeur entre 2018 et 2022), puis par Illona (responsable du management &#224; partir de 2022). Nos observations de r&#233;unions ont confirm&#233; que ces fr&#233;quences et dur&#233;es tendaient &#224; &#234;tre respect&#233;es.</p></fn>
</table-wrap-foot>
</table-wrap>
<p>Il faudrait ajouter au <xref ref-type="table" rid="T3">tableau 3</xref>, qui est incomplet, un certain nombre de r&#233;unions dont la fr&#233;quence est irr&#233;guli&#232;re, comme les r&#233;unions bilat&#233;rales entre membres de l&#8217;&#233;quipe, les r&#233;unions de groupes de travail ponctuels, les r&#233;unions &#171;r&#233;seau&#187; qui permettent aux salari&#233;s de collaborer avec leurs homologues dans les autres coop&#233;ratives du r&#233;seau Enercoop. On pourrait aussi y ajouter les r&#233;unions impliquant d&#8217;autres soci&#233;taires que les seuls salari&#233;s, comme celles du conseil d&#8217;administration et du comit&#233; d&#8217;orientation strat&#233;gique, auxquelles certains salari&#233;s participent. Enfin, ce tableau ne permet pas de prendre en compte le temps de pr&#233;paration de toutes ces r&#233;unions et la gestion des &#233;changes, notamment par voie &#233;lectronique, entre membres des diff&#233;rents cercles. Il permet toutefois de r&#233;aliser que pour Mathieu, par exemple, qui est responsable du cercle Production, membre du cercle de coordination, du conseil d&#8217;administration et de l&#8217;&#201;quipe salari&#233;e, et qui s&#8217;occupe du lien avec le r&#233;seau &#224; la fois au niveau du CODIR (instance regroupant les directeurs de toutes les coop&#233;ratives du r&#233;seau Enercoop) et au niveau de la commission Production nationale, le temps occup&#233; par le travail d&#8217;organisation s&#8217;&#233;l&#232;ve au minimum &#224; quinze ou vingt heures, soit entre 12 et 15 pour cent de son temps de travail mensuel. Pour une salari&#233;e impliqu&#233;e dans un nombre plus restreint de cercles, comme Julie (Production et Pl&#233;ni&#232;re), le travail d&#8217;organisation repr&#233;sente plus de 5 pour cent de son temps mensuel. Dans le cadre d&#8217;un fonctionnement holacratique, le temps d&#233;di&#233; &#224; ce genre d&#8217;activit&#233; r&#233;gulatrice qu&#8217;est le travail d&#8217;organisation est donc consid&#233;rable.</p>
<p>La dimension chronophage du travail d&#8217;organisation a un impact sur l&#8217;efficacit&#233; productive du travail, ce que les membres de l&#8217;&#201;quipe salari&#233;e jugent d&#233;l&#233;t&#232;re. Ce sont surtout les membres du cercle Coordination, au premier chef desquels Mathieu et Victor, qui se plaignent r&#233;guli&#232;rement, en r&#233;union, de manquer de temps pour r&#233;aliser les missions propres &#224; leurs m&#233;tiers. Leurs attitudes face &#224; ce probl&#232;me diff&#232;rent cependant. Apr&#232;s l&#8217;&#233;pisode de grande tension &#233;voqu&#233; plus haut, Victor s&#8217;est r&#233;sign&#233;, avec une certaine dose de ressentiment, &#224; r&#233;duire ses activit&#233;s d&#8217;animateur de la vie coop&#233;rative d&#8217;Enercoop R&#233;gion. Il a par exemple cess&#233; de recruter des &#171;ambassadeurs&#187;, ces soci&#233;taires qu&#8217;il formait pour les aider &#224; devenir des relais locaux du plaidoyer commercial d&#8217;Enercoop. Mathieu, quant &#224; lui, ne peut r&#233;duire inconsid&#233;r&#233;ment ses activit&#233;s &#171;m&#233;tier&#187; li&#233;es au cercle Production. Qu&#8217;il s&#8217;agisse de la prospection de nouveaux sites d&#8217;implantation, du d&#233;veloppement de projets de centrales photovolta&#239;ques ou encore des n&#233;gociations avec les acteurs locaux, ces activit&#233;s sont structurantes pour la SCIC. Il se retrouve donc &#171;sous pression&#187;<xref ref-type="fn" rid="n13">13</xref> et manque r&#233;guli&#232;rement de temps &#171;m&#233;tier&#187;, parce qu&#8217;il doit mener &#224; bien sa part du travail d&#8217;organisation. Quant aux autres salari&#233;s, leur conscience du risque d&#8217;improductivit&#233; li&#233; &#224; la multiplication des temps de travail d&#8217;organisation se manifeste r&#233;guli&#232;rement lorsqu&#8217;ils expriment &#224; tour de r&#244;le leurs ressentis sur la qualit&#233; de leurs r&#233;unions d&#232;s celles-ci termin&#233;es. Dans ces occasions, nombre d&#8217;entre eux valorisent les r&#233;unions qui ont &#233;t&#233; conduites &#171;efficacement&#187;, soit celles durant lesquelles le plus grand nombre de sujets ont pu &#234;tre trait&#233;s, sans qu&#8217;il ne soit n&#233;cessaire d&#8217;organiser des r&#233;unions suppl&#233;mentaires qui gr&#232;veraient d&#8217;autant leurs temps de travail &#171;m&#233;tier&#187;.</p>
<p>La mise en place d&#8217;une organisation du travail fond&#233;e sur la d&#233;lib&#233;ration collective des soci&#233;taires les plus actifs, par la m&#233;thode holacratique, pr&#233;sente donc des effets contrast&#233;s en termes de soutenabilit&#233; sociale du travail. Si la m&#233;thode permet d&#8217;&#233;viter certaines souffrances au travail en associant les membres &#224; un travail d&#8217;organisation au plus pr&#232;s des tensions li&#233;es au proc&#232;s de production, le temps requis &#224; cet effet peut cr&#233;er des tensions relationnelles et &#234;tre une source de surcharge de travail pouvant mener au surmenage.</p>
</sec>
</sec>
<sec>
<title>3. Mitiger l&#8217;insoutenabilit&#233; &#233;cologique du travail</title>
<sec>
<title>3.1 Le r&#244;le central de la d&#233;lib&#233;ration collective des salari&#233;s dans la soutenabilit&#233; &#233;cologique de leur travail</title>
<p>Si l&#8217;organisation holacratique de la d&#233;lib&#233;ration collective peut occasionner des effets contrast&#233;s sur la soutenabilit&#233; sociale du travail, qu&#8217;en est-il de l&#8217;impact de cette m&#233;thode sur la soutenabilit&#233; &#233;cologique de la SCIC? Afin de mettre &#224; l&#8217;&#233;preuve l&#8217;hypoth&#232;se selon laquelle la contribution &#224; la d&#233;cision collective des membres intervenant de l&#8217;amont &#224; l&#8217;aval du proc&#232;s de production peut avoir une influence significative sur le degr&#233; de soutenabilit&#233; du travail dans l&#8217;entreprise, il faut observer les diff&#233;rents types de d&#233;cisions collectives prises par les membres salari&#233;s et administrateurs lorsqu&#8217;ils sont confront&#233;s &#224; une situation de travail caract&#233;ristique de l&#8217;entreprise: l&#8217;am&#233;nagement de centrales photovolta&#239;ques sur des espaces naturels.</p>
<p>Si le r&#233;seau Enercoop s&#8217;appuie sur des sources vari&#233;es d&#8217;&#233;nergie, la SCIC Enercoop R&#233;gion concentre ses efforts sur le d&#233;veloppement de projets de panneaux photovolta&#239;ques au sol. Lorsqu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;un projet d&#8217;envergure, la concurrence avec les grands op&#233;rateurs priv&#233;s oblige la SCIC &#224; restreindre ses crit&#232;res de recherche concernant les terrains, ce qui n&#8217;est pas sans cons&#233;quence en termes de soutenabilit&#233; &#233;cologique. En effet, bien que la priorit&#233; de l&#8217;&#233;quipe de prospection soit de d&#233;celer des zones d&#233;j&#224; anthropis&#233;es pour implanter les nouvelles centrales afin de limiter leur impact sur la biodiversit&#233;, le plus souvent c&#8217;est sur des parcelles naturelles que les projets sont envisag&#233;s du fait de la difficult&#233; &#224; obtenir des march&#233;s sur les zones anthropis&#233;es. &#201;tant donn&#233; la dimension &#233;cologique du projet &#233;conomique et politique du r&#233;seau Enercoop, on pourrait imaginer que le choix d&#233;finitif d&#8217;une parcelle revienne au cercle responsable des questions strat&#233;giques: le conseil d&#8217;administration. Or, ce n&#8217;est pas le cas. Lorsque l&#8217;&#233;quipe du cercle Production, apr&#232;s avoir s&#233;lectionn&#233; une parcelle, s&#8217;appr&#234;te &#224; lancer des &#233;tudes prospectives et &#224; se mettre en contact avec les acteurs locaux concern&#233;s, elle en informe le conseil d&#8217;administration, mais celui-ci ne prend pas directement part &#224; la d&#233;cision. Ce n&#8217;est qu&#8217;ensuite, d&#232;s lors que l&#8217;analyse du projet de production est suffisamment avanc&#233;e et que la s&#233;curisation financi&#232;re approche, que le cercle Production pr&#233;sente les tenants et aboutissants du projet devant le conseil d&#8217;administration, lequel va alors d&#233;lib&#233;rer afin d&#8217;&#233;mettre un avis ou des recommandations. Les membres du conseil d&#8217;administration ne peuvent donc pas d&#233;cider collectivement du terrain &#224; s&#233;lectionner. Seuls les salari&#233;s du cercle Production sont en mesure de le faire. Et si les membres du conseil d&#8217;administration peuvent, en th&#233;orie, s&#8217;opposer, au bout du processus, au choix d&#8217;un terrain, ils ne le font en r&#233;alit&#233; jamais &#233;tant donn&#233; que l&#8217;avancement du projet est tel que la plupart des critiques ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; trait&#233;es par le cercle Production, dont les membres ont par ailleurs inform&#233; r&#233;guli&#232;rement le conseil d&#8217;administration de l&#8217;avanc&#233;e de leur travail.</p>
<p>Si ce n&#8217;est pas sur le choix du terrain que la d&#233;lib&#233;ration collective <italic>multisoci&#233;tariale</italic> peut intervenir, c&#8217;est surtout parce que, du propre aveu des salari&#233;s du cercle Production, ces terrains sont &#171;difficiles &#224; trouver&#187;<xref ref-type="fn" rid="n14">14</xref> et que, une fois s&#233;lectionn&#233;s, rien ne garantit qu&#8217;ils permettront le montage d&#8217;un projet, car les obstacles sont nombreux. Il faut en effet convaincre la collectivit&#233; publique ou les personnes priv&#233;es propri&#233;taires du terrain de l&#8217;opportunit&#233; d&#8217;un partenariat, r&#233;aliser les &#233;tudes pr&#233;alables &#224; la demande de permis de construire, mais aussi persuader les habitants que le projet ne constituera pas un probl&#232;me pour eux, que ce soit du point de vue du paysage, de leur sant&#233; ou encore de la biodiversit&#233; locale. Cette s&#233;rie d&#8217;&#233;preuves explique que ces projets n&#8217;aboutissent en g&#233;n&#233;ral qu&#8217;apr&#232;s trois &#224; cinq ans de d&#233;veloppement. Or, c&#8217;est durant ce temps de d&#233;veloppement que les cons&#233;quences, <italic>a priori n&#233;gatives</italic> en termes de soutenabilit&#233; &#233;cologique, du choix de la parcelle vont pouvoir &#234;tre mitig&#233;es par une s&#233;rie de d&#233;lib&#233;rations collectives.</p>
<p>La premi&#232;re d&#8217;entre elles consiste &#224; d&#233;cider de la mise en &#339;uvre de divers dispositifs et arguments de mani&#232;re &#224; <italic>compenser</italic> les effets d&#8217;insoutenabilit&#233; &#233;cologique li&#233;s au choix d&#8217;une zone naturelle. Il s&#8217;agit, encore une fois, d&#8217;une d&#233;lib&#233;ration collective appartenant au cercle Production. L&#8217;un des &#171;grands projets&#187; investis par Enercoop R&#233;gion au d&#233;but des ann&#233;es 2020, sur la commune de Pondrolles, permet de l&#8217;illustrer. Ce projet s&#8217;est heurt&#233; &#224; une r&#233;sistance importante lorsque plusieurs collectifs d&#8217;habitants ont d&#233;pos&#233; un recours conjoint &#224; l&#8217;encontre du permis de construire. Face &#224; de tels cas, les salari&#233;s du cercle Production doivent prendre un certain nombre de d&#233;cisions collectives. En l&#8217;esp&#232;ce, ils ont tout d&#8217;abord d&#233;cid&#233; de s&#8217;appuyer sur une concertation en amont du lancement du projet, avec des experts, des responsables politiques, mais aussi avec les habitants. Les expertises r&#233;alis&#233;es par les services de l&#8217;&#201;tat (enqu&#234;teur public, experts) ont ainsi permis de transformer le projet initial, notamment concernant des aspects li&#233;s au paysage. Et c&#8217;est en s&#8217;appuyant sur ces expertises que les salari&#233;s ont pu argumenter en faveur du projet lors de leurs discussions avec les &#233;lus locaux ou lorsqu&#8217;ils ont organis&#233; une r&#233;union publique sur place, en envisageant la venue probable des opposants au projet. L&#8217;argumentation a alors repos&#233; sur une analyse du degr&#233; d&#8217;insoutenabilit&#233; &#233;cologique du projet, du point de vue de son impact sur la biodiversit&#233;. Pour Mathieu, le responsable du cercle Production, &#171;[les salari&#233;s d&#8217;Enercoop sont] droits dans [leurs] bottes&#187;<xref ref-type="fn" rid="n15">15</xref> car, bien que la parcelle soit naturelle (non anthropis&#233;e), la biodiversit&#233; y est tout sauf florissante. D&#8217;apr&#232;s lui, le sol y est &#171;pauvre, et seuls les pins sylvestres peuvent y pousser&#187;<xref ref-type="fn" rid="n16">16</xref>. Sa coll&#232;gue Julie explique que cette essence d&#8217;arbre &#171;colonise chaque espace laiss&#233; libre&#187;, ce qui fait reculer &#171;les esp&#232;ces end&#233;miques comme le m&#233;l&#232;ze ou le h&#234;tre&#187;, &#224; tel point que la commune est recouverte &#224; 80 pour cent de pins sylvestres. Le lieu d&#8217;implantation implique donc bel et bien un impact sur la v&#233;g&#233;tation locale, puisqu&#8217;une for&#234;t de pins doit &#234;tre ras&#233;e, mais cet impact n&#8217;est pas per&#231;u comme &#233;tant significatif du point de vue de la biodiversit&#233;, puisque la for&#234;t en question ne pr&#233;sente pas de diversit&#233; v&#233;g&#233;tale particuli&#232;re. Un autre de leurs arguments est que le projet comprend un volet de mesures &#171;compensatoires&#187; consistant, pour les constructeurs, en un engagement &#224; planter des esp&#232;ces end&#233;miques sur d&#8217;autres parcelles, de mani&#232;re &#224; &#171;r&#233;parer&#187; les for&#234;ts &#171;en voie de disparition&#187;<xref ref-type="fn" rid="n17">17</xref>. Mathieu est donc confiant et, d&#8217;apr&#232;s lui, &#171;m&#234;me en prenant en compte le fait qu&#8217;on coupe une for&#234;t, le bilan carbone est positif&#187;. D&#232;s lors que les salari&#233;s du cercle Production consid&#232;rent avoir mitig&#233; les cons&#233;quences n&#233;gatives du choix de la parcelle en prenant des mesures compensatoires, il leur suffit de faire preuve de patience face aux recours d&#233;pos&#233;s par les opposants au projet. Mathieu explique ainsi au conseil d&#8217;administration que les arguments des opposants &#171;ne tiennent pas la route&#187; et que les membres de l&#8217;&#233;quipe choisissent d&#8217;attendre que la justice leur donne raison.</p>
<p>Les salari&#233;s sont donc bel et bien conscients de l&#8217;impact direct sur l&#8217;environnement que peut repr&#233;senter leur travail d&#8217;implantation de centrales photovolta&#239;ques, mais ils s&#8217;en accommodent en imaginant des contre-mesures gr&#226;ce auxquelles, &#224; leurs yeux, les effets positifs de leur action l&#8217;emporteront sur son impact n&#233;gatif direct. Qu&#8217;en est-il cependant de l&#8217;impact indirect que peut avoir leur production sur l&#8217;environnement?</p>
<p>C&#8217;est l&#224; le deuxi&#232;me type de d&#233;lib&#233;ration collective qui intervient dans une d&#233;marche d&#8217;att&#233;nuation des effets d&#8217;insoutenabilit&#233; &#233;cologique inh&#233;rents &#224; ce type de travail. Une fois de plus, il s&#8217;agit d&#8217;une d&#233;lib&#233;ration collective du cercle Production, en lien avec le bilan carbone de la cha&#238;ne d&#8217;approvisionnement de la SCIC. Pour les salari&#233;s, celle-ci repose sur une division du travail qui, de fait, exclut de leur champ de vision le proc&#232;s de production des panneaux photovolta&#239;ques. Ceux-ci sont assembl&#233;s par d&#8217;autres entreprises, &#224; partir de mat&#233;riaux extraits et raffin&#233;s par d&#8217;autres acteurs encore et, m&#234;me si leur commercialisation est faite en France, leur production peut impliquer des transports de pi&#232;ces au niveau international. Le bilan carbone de ces op&#233;rations n&#8217;est pas ais&#233; &#224; &#233;valuer. Pourtant, les salari&#233;s n&#8217;ignorent pas le sujet. Julie explique ainsi que le choix de la provenance des panneaux a &#233;t&#233; fait en r&#233;union de cercle:</p>
<disp-quote>
<p>&#171;La proposition qui a &#233;t&#233; valid&#233;e c&#8217;est: syst&#233;matiquement s&#233;lectionner les panneaux assembl&#233;s en France, jusqu&#8217;&#224; un certain seuil de rentabilit&#233;, qui est de&#8230; 4 pour cent. Quand le projet passe au-dessous, la possibilit&#233; d&#8217;avoir des panneaux chinois s&#8217;ouvre&#187; (Julie, 39 ans, membre du cercle Production, entretien du 25 octobre 2022).</p>
</disp-quote>
<p>La priorit&#233; est donc donn&#233;e &#224; des panneaux fabriqu&#233;s en France, de mani&#232;re &#224; limiter le bilan carbone de la production en &#233;vitant leur transport depuis la Chine, malgr&#233; un prix plus attractif. Ce choix de limiter l&#8217;impact environnemental au d&#233;triment du prix d&#8217;achat correspond &#224; une recherche de coh&#233;rence vis-&#224;-vis des valeurs et des objectifs de la SCIC. Mais cette coh&#233;rence a ses limites: au-dessous d&#8217;un certain seuil de rentabilit&#233;, l&#8217;entreprise se mettrait en danger si elle s&#8217;obstinait &#224; vouloir acheter en France. Par la d&#233;cision collective du cercle, il devient alors possible de prendre en consid&#233;ration le tarif chinois. L&#8217;objectif d&#8217;un travail soutenable s&#8217;accompagne d&#8217;une conscience des difficult&#233;s &#233;conomiques propres aux SCIC, forc&#233;es de concilier projet militant et r&#233;ussite &#233;conomique du produit (<xref ref-type="bibr" rid="B28">Smith, Gonin et Besharov, 2013</xref>; <xref ref-type="bibr" rid="B10">Demazi&#232;re, Horn et Zune, 2013</xref>; <xref ref-type="bibr" rid="B11">Deville et Mourey, 2018</xref>; <xref ref-type="bibr" rid="B30">Wagner, 2022</xref>) et donc, parfois, de transiger avec leurs valeurs &#233;cologiques.</p>
</sec>
<sec>
<title>3.2. Le r&#244;le limit&#233; du multisoci&#233;tariat dans la mitigation des effets d&#8217;insoutenabilit&#233; &#233;cologique</title>
<p>L&#8217;exemple pr&#233;c&#233;dent semble indiquer que, lorsque survient la n&#233;cessit&#233; d&#8217;un arbitrage entre les valeurs ou les objectifs &#233;cologiques des soci&#233;taires et la survie &#233;conomique de l&#8217;entreprise, la responsabilit&#233; de trancher reviendrait uniquement aux membres des cercles de salari&#233;s. Dans certaines situations, cependant, c&#8217;est bien &#224; l&#8217;ensemble des soci&#233;taires de la SCIC que va revenir la responsabilit&#233; de prendre une d&#233;cision collective.</p>
<p>Ce fut le cas au d&#233;but de l&#8217;ann&#233;e 2022, lorsque la question s&#8217;est pos&#233;e d&#8217;avoir ou non recours &#224; l&#8217;acc&#232;s r&#233;gul&#233; &#224; l&#8217;&#233;lectricit&#233; nucl&#233;aire historique (ARENH). Ce dispositif renvoie &#224; une obligation pour l&#8217;op&#233;rateur historique de l&#8217;&#233;nergie en France, &#201;lectricit&#233; de France (EDF), de vendre aux autres fournisseurs un volume fixe de sa production (majoritairement issue de centrales nucl&#233;aires) &#224; un tarif fixe, &#233;tabli &#224; 42 euros le m&#233;gawatt/heure (MWh). Depuis ses d&#233;buts, le r&#233;seau Enercoop refusait d&#8217;avoir recours &#224; l&#8217;ARENH. Ce dispositif, qui lui aurait pourtant donn&#233; la possibilit&#233; de r&#233;duire ses tarifs, ne lui aurait cependant pas permis de rester coh&#233;rent avec ses valeurs comme avec son positionnement sur le march&#233; en tant que seul acteur proposant une &#233;nergie 100 pour cent renouvelable. En vendant le MWh entre 50 et 60 euros, Enercoop pouvait tirer son &#233;pingle du jeu sans avoir &#224; recourir &#224; l&#8217;&#233;nergie nucl&#233;aire. N&#233;anmoins, la hausse des march&#233;s &#224; la fin de 2021 a fait passer le tarif &#224; 300 euros le MWh. La question qui animait alors les membres du r&#233;seau, avoir recours &#224; l&#8217;ARENH ou non, pr&#233;sentait le risque, si elle &#233;tait pos&#233;e &#224; l&#8217;ensemble des soci&#233;taires de mani&#232;re trop abrupte, sans contextualisation, de susciter une r&#233;ponse massivement n&#233;gative, le recours &#224; l&#8217;ARENH pouvant &#234;tre per&#231;u comme une forme de trahison du projet initial. Or, en r&#233;alit&#233;, Enercoop proc&#233;dait &#224; l&#8217;achat d&#8217;&#233;nergie aupr&#232;s d&#8217;autres producteurs depuis longtemps. L&#8217;&#233;nergie ainsi achet&#233;e n&#8217;&#233;tait pas n&#233;cessairement verte, mais elle n&#8217;avait pas vocation &#224; &#234;tre utilis&#233;e. Il s&#8217;agissait de &#171;couvertures march&#233;&#187; utilis&#233;es pour lisser le co&#251;t de l&#8217;approvisionnement sur des p&#233;riodes de trois ans, c&#8217;est-&#224;-dire d&#8217;une sorte d&#8217;assurance pour se pr&#233;server de la variabilit&#233; des march&#233;s. D&#232;s lors, dans le contexte de hausse des march&#233;s, le recours &#224; l&#8217;ARENH pouvait &#234;tre propos&#233; de mani&#232;re ponctuelle et dans la poursuite de cette politique de couvertures march&#233;: en achetant &#224; EDF de l&#8217;&#233;nergie &#224; bas prix, Enercoop se rendait capable de r&#233;sister au choc de la crise du prix de l&#8217;&#233;nergie. L&#8217;enjeu, tel que le r&#233;sumait Damien, le pr&#233;sident (non salari&#233;) d&#8217;Enercoop R&#233;gion, &#233;tait de taille: &#171;Sans ARENH, il faudrait augmenter fortement les prix et perdre toute capacit&#233; d&#8217;investissement. Avec ARENH, les tarifs pourraient &#234;tre stabilis&#233;s et des capacit&#233;s d&#8217;investissement existeraient&#187;<xref ref-type="fn" rid="n18">18</xref>.</p>
<p>Pour prendre une d&#233;cision collective sur le sujet, un important processus de consultation fut mis en place au niveau du r&#233;seau. Avant que le conseil d&#8217;administration d&#8217;Enercoop Nationale, &#224; qui revenait le dernier mot sur la question, ne se prononce sur le recours ou non &#224; l&#8217;ARENH, chaque conseil d&#8217;administration r&#233;gional devait lui faire remonter sa propre d&#233;cision. Or, le conseil d&#8217;administration d&#8217;Enercoop R&#233;gion ne concevait pas de prendre une telle d&#233;cision sans impliquer les soci&#233;taires de la SCIC dans leur ensemble. C&#8217;est pourquoi un groupe de travail fut cr&#233;&#233; et anim&#233; par Victor, le responsable de la vie coop&#233;rative. Seize soci&#233;taires volontaires furent ainsi r&#233;unis par deux fois, en visioconf&#233;rence. Les enjeux leur &#233;taient expliqu&#233;s par quatre membres du conseil d&#8217;administration, dont un salari&#233;. &#192; la suite de leurs r&#233;unions, les membres du groupe de travail produisirent une note argument&#233;e. Celle-ci tranchait en faveur du recours &#224; l&#8217;ARENH, mais sous conditions. Parmi celles-ci figurait le besoin qu&#8217;un plaidoyer en faveur de la transition &#233;nerg&#233;tique soit produit et qu&#8217;Enercoop travaille &#224; d&#233;velopper son ind&#233;pendance vis-&#224;-vis du march&#233;. &#192; partir de cette note, le conseil d&#8217;administration proc&#233;da &#224; une d&#233;lib&#233;ration collective qui aboutit &#224; valider les propositions du groupe de travail &#8211; et donc le recours &#224; l&#8217;ARENH &#8211; en y ajoutant des conditions suppl&#233;mentaires. Cette d&#233;cision pouvait alors remonter au conseil d&#8217;administration d&#8217;Enercoop Nationale, lequel d&#233;cida quelques semaines plus tard de recourir &#224; l&#8217;ARENH.</p>
<p>Avec cet exemple, on voit que, si tous les soci&#233;taires, qu&#8217;il s&#8217;agisse des membres du conseil d&#8217;administration ou de soci&#233;taires non administrateurs, peuvent contribuer &#224; l&#8217;&#233;laboration de la d&#233;cision collective de la SCIC, il ne va pas de soi que leur contribution puisse avoir un r&#233;el impact sur la soutenabilit&#233; &#233;cologique du travail au sein de l&#8217;entreprise. En effet, quelle que soit la d&#233;cision prise vis-&#224;-vis du recours &#224; l&#8217;ARENH, elle n&#8217;aurait en rien affect&#233; le degr&#233; de soutenabilit&#233; &#233;cologique de la SCIC, puisque la pratique des &#171;couvertures march&#233;&#187; pr&#233;existait &#224; la crise du march&#233; de l&#8217;&#233;nergie. Il ne s&#8217;agissait en somme pas de prendre une d&#233;cision impactant le degr&#233; de soutenabilit&#233; &#233;cologique des pratiques de l&#8217;entreprise. Le fait d&#8217;associer le plus grand nombre des soci&#233;taires &#224; la d&#233;cision participait plut&#244;t d&#8217;un travail du r&#233;seau sur son image publique. C&#8217;est ce qui explique l&#8217;importante communication sur le sujet qui a &#233;t&#233; faite par tout le r&#233;seau, et le temps consid&#233;rable pris par les salari&#233;s et administrateurs de la SCIC pour expliquer la complexit&#233; du m&#233;canisme des couvertures march&#233; aux soci&#233;taires du groupe de travail, mais aussi aux participants &#224; l&#8217;assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale, ou encore aux utilisateurs du r&#233;seau social des soci&#233;taires d&#8217;Enercoop. En demandant l&#8217;avis de toutes les SCIC r&#233;gionales et en s&#8217;appuyant sur l&#8217;explication de la part de ces derni&#232;res, &#224; tous les soci&#233;taires du r&#233;seau, des enjeux du recours &#224; l&#8217;ARENH, le conseil d&#8217;administration d&#8217;Enercoop Nationale l&#233;gitimait une d&#233;cision qu&#8217;il comptait prendre quoi qu&#8217;il arrive.</p>
<p>La d&#233;lib&#233;ration collective est donc bel et bien mise au service de l&#8217;effort des membres de la SCIC pour atteindre, sinon une soutenabilit&#233; &#233;cologique de leur travail, du moins des formes de compensation ou de mitigation des effets d&#8217;insoutenabilit&#233; li&#233;s &#224; leur m&#233;tier. La dimension multisoci&#233;tariale de la coop&#233;rative n&#8217;est alors pas r&#233;ellement mise &#224; profit puisque, en dehors de la possibilit&#233; de donner un avis ou des recommandations (vis-&#224;-vis d&#8217;une parcelle &#224; exploiter ou du recours &#224; l&#8217;ARENH), le cercle des administrateurs ne semble apparemment pas avoir la capacit&#233;, r&#233;serv&#233;e aux cercles de salari&#233;s, de d&#233;cider collectivement des seuils de soutenabilit&#233; de l&#8217;entreprise, c&#8217;est-&#224;-dire des bornes entre lesquelles il est possible de concilier la survie &#233;conomique de l&#8217;entreprise et la r&#233;alisation tendancielle de ses objectifs &#233;cologiques.</p>
</sec>
</sec>
<sec>
<title>4. Conclusions</title>
<p>Nous nous sommes attach&#233; &#224; montrer les effets de la mise en &#339;uvre de la d&#233;lib&#233;ration collective dans une SCIC sur la soutenabilit&#233; sociale et &#233;cologique du travail. Avec l&#8217;adoption de la m&#233;thode holacratique de d&#233;lib&#233;ration collective par les soci&#233;taires les plus impliqu&#233;s, salari&#233;s ou non, c&#8217;est bien l&#8217;ensemble des parties prenantes de l&#8217;entreprise qui est mis &#224; contribution pour discuter des r&#232;gles collectives. N&#233;anmoins, les r&#233;sultats montrent que l&#8217;impact de ces m&#233;thodes sur la soutenabilit&#233; du travail dans l&#8217;entreprise est &#224; la fois contrast&#233; et limit&#233;, et que les diff&#233;rentes parties prenantes de la SCIC n&#8217;ont pas le m&#234;me r&#244;le.</p>
<p>L&#8217;&#233;tude de cas propos&#233;e montre en effet que les effets de la d&#233;lib&#233;ration collective sur la dimension sociale de la soutenabilit&#233; du travail sont contrast&#233;s dans la mesure o&#249;, tout en &#233;vitant certaines formes de souffrance au travail, notamment celles li&#233;es &#224; une d&#233;possession du travail d&#8217;organisation, le fonctionnement holacratique de l&#8217;entreprise peut occasionner deux formes d&#8217;insoutenabilit&#233; du travail: des tensions relationnelles et une surcharge de travail pouvant se traduire par du surmenage. Ces effets contrast&#233;s de la d&#233;lib&#233;ration collective sur la soutenabilit&#233; sociale du travail sont encore complexifi&#233;s par la diff&#233;rence d&#8217;impact en fonction du type de soci&#233;taire, les salari&#233;s &#233;tant les premiers concern&#233;s par les effets n&#233;gatifs li&#233;s &#224; la dimension chronophage de l&#8217;adoption et de la mise en &#339;uvre de la m&#233;thode holacratique.</p>
<p>L&#8217;&#233;tude de cas montre par ailleurs que les effets de la d&#233;lib&#233;ration collective sur la soutenabilit&#233; &#233;cologique du travail ne peuvent &#234;tre r&#233;sum&#233;s en des termes simples, dans la mesure o&#249; les soci&#233;taires faisant l&#8217;objet de l&#8217;enqu&#234;te sont conscients des impacts &#233;cologiques n&#233;gatifs de leur travail et o&#249; leurs d&#233;lib&#233;rations visent surtout &#224; compenser ces effets n&#233;gatifs en arbitrant entre les difficult&#233;s &#233;conomiques de l&#8217;entreprise et ses objectifs &#233;cologiques. Il ressort de l&#8217;analyse que ces d&#233;lib&#233;rations sur les seuils de soutenabilit&#233; au-del&#224; desquels la compensation devient impossible rel&#232;vent essentiellement des soci&#233;taires salari&#233;s, et que les autres cat&#233;gories de soci&#233;taires n&#8217;interviennent sur ces sujets qu&#8217;&#224; la marge.</p>
<p>L&#8217;hypoth&#232;se de d&#233;part n&#8217;est donc que tr&#232;s partiellement v&#233;rifi&#233;e. Certes, la g&#233;n&#233;ralisation de la d&#233;lib&#233;ration collective &#224; toutes les parties prenantes de l&#8217;entreprise semble plut&#244;t favorable &#224; la soutenabilit&#233; sociale du travail des soci&#233;taires non salari&#233;s, mais le r&#244;le de ces derniers dans le rep&#233;rage, la discussion et la r&#233;solution des probl&#232;mes li&#233;s &#224; la soutenabilit&#233; &#233;cologique de l&#8217;entreprise ne semble pas significatif. N&#233;anmoins, le regard port&#233; sur la pratique de la d&#233;lib&#233;ration collective par les soci&#233;taires salari&#233;s permet de voir que la dimension &#233;cologique de la soutenabilit&#233; du travail dans cette entreprise n&#8217;est pas comprise comme un objectif atteignable, mais plut&#244;t comme un processus impliquant un travail constant d&#8217;ajustement entre des seuils d&#8217;insoutenabilit&#233; &#233;cologique et &#233;conomique &#224; ne pas d&#233;passer. Et c&#8217;est &#224; la d&#233;lib&#233;ration collective que revient alors de fixer de tels seuils.</p>
<p>Il convient de nuancer ces analyses en admettant que toutes les SCIC ne proc&#232;dent pas de la m&#234;me mani&#232;re quant &#224; la concr&#233;tisation de la d&#233;lib&#233;ration collective multisoci&#233;tariale. Dans certaines d&#8217;entre elles, en effet, l&#8217;&#201;quipe salari&#233;e va pouvoir prendre l&#8217;ascendant sur les autres types de soci&#233;taires, lesquels n&#8217;auront alors pas autant voire pas du tout la possibilit&#233; de contribuer &#224; la d&#233;lib&#233;ration collective. Dans d&#8217;autres cas, l&#8217;organisation du travail ne s&#8217;inspire pas du mod&#232;le holacratique, et la d&#233;lib&#233;ration constante des salari&#233;s n&#8217;est pas au programme. En l&#8217;absence, donc, d&#8217;une homog&#233;n&#233;isation des pratiques dans les SCIC, il est impossible de g&#233;n&#233;raliser les observations qui pr&#233;c&#232;dent &#224; l&#8217;ensemble de ce mod&#232;le entrepreneurial<xref ref-type="fn" rid="n19">19</xref>. Ces observations permettent toutefois d&#8217;interroger les b&#233;n&#233;fices et risques potentiels li&#233;s &#224; la mise en place de dispositifs de d&#233;lib&#233;ration collective incluant l&#8217;ensemble des parties prenantes, &#224; tous les niveaux du proc&#232;s de production.</p>
</sec>
</body>
<back>
<fn-group>
<fn id="n1"><p>La SCIC a &#233;t&#233; institu&#233;e par la loi n<sup>o</sup> 2001-624 du 17 juillet 2001 portant diverses mesures d&#8217;ordre social, &#233;ducatif et culturel, qui compl&#232;te la loi n<sup>o</sup> 47-1775 du 10 septembre 1947 portant statut de la coop&#233;ration.</p></fn>
<fn id="n2"><p>Dans les faits, certaines coop&#233;ratives choisissent de recourir &#224; une pond&#233;ration de diff&#233;rents &#171;coll&#232;ges&#187; de votes, pouvant ou non correspondre aux coll&#232;ges de soci&#233;taires, avec par exemple l&#8217;objectif de donner plus d&#8217;importance au vote de certains types de soci&#233;taires, comme les salari&#233;s, lorsque le nombre de soci&#233;taires de l&#8217;un des coll&#232;ges est beaucoup plus important que les autres.</p></fn>
<fn id="n3"><p>Le mod&#232;le de la coop&#233;rative multisoci&#233;tariale n&#8217;est pas sp&#233;cifique &#224; la l&#233;gislation fran&#231;aise. Des statuts pr&#233;sentant certaines analogies avec celui de la SCIC existent au Qu&#233;bec (coop&#233;ratives de solidarit&#233;), en Belgique (soci&#233;t&#233;s &#224; finalit&#233; sociale), en Italie <italic>(cooperative sociali)</italic>, au Portugal <italic>(cooperativa de solidariedade social)</italic> ou encore au Royaume-Uni <italic>(community interest companies)</italic>.</p></fn>
<fn id="n4"><p>Pour de plus amples informations sur ces principes, se reporter au site Internet de l&#8217;Alliance Coop&#233;rative Internationale, &#224; l&#8217;adresse <ext-link ext-link-type="uri" xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xlink:href="https://ica.coop/fr/coop%C3%A9ratives/identite-cooperative">https://ica.coop/fr/coop%C3%A9ratives/identite-cooperative</ext-link> (consult&#233; le 22 novembre 2024).</p></fn>
<fn id="n5"><p>Qui plus est, dans le cas de la SCIC, il existe une proc&#233;dure obligatoire cens&#233;e permettre de v&#233;rifier, tous les cinq ans, l&#8217;ad&#233;quation des pratiques de l&#8217;entreprise avec les principes du mouvement de la coop&#233;ration: la &#171;r&#233;vision coop&#233;rative&#187; (<xref ref-type="bibr" rid="B9">Conseil sup&#233;rieur de la coop&#233;ration, 2021</xref>).</p></fn>
<fn id="n6"><p>Par &#171;gouvernance&#187;, on entendra ici l&#8217;ensemble des actions visant &#224; r&#233;guler l&#8217;organisation.</p></fn>
<fn id="n7"><p>Voir le proc&#232;s-verbal de l&#8217;assembl&#233;e g&#233;n&#233;rale 2022 d&#8217;Enercoop R&#233;gion, qui pr&#233;cise que, parmi les 3 627 membres que comptait alors la coop&#233;rative, seuls 1 020 avaient pris part aux votes. La crise sanitaire du COVID-19 avait occasionn&#233; une participation encore plus basse les deux ann&#233;es pr&#233;c&#233;dentes.</p></fn>
<fn id="n8"><p>Il e&#251;t &#233;t&#233; pr&#233;f&#233;rable de prendre comme r&#233;f&#233;rence le taux moyen de participation aux assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales dans les SCIC. Malheureusement, un tel chiffre n&#8217;est pas disponible &#224; l&#8217;heure actuelle.</p></fn>
<fn id="n9"><p>Les personnes qui ont particip&#233; &#224; l&#8217;enqu&#234;te ne mentionnent pas le terme &#171;holacratie&#187; dans la mesure o&#249; elles ne reprennent pas tous les aspects de cette m&#233;thode tr&#232;s codifi&#233;e.</p></fn>
<fn id="n10"><p>Comme tous les cercles d&#8217;Enercoop R&#233;gion, la g&#233;om&#233;trie des cercles Vie coop&#233;rative et Communication est variable, et il arrive r&#233;guli&#232;rement que de nouvelles personnes y soient recrut&#233;es, soit en contrat court (stage, alternance, service civique), soit en contrat long.</p></fn>
<fn id="n11"><p>On pourrait prolonger l&#8217;analyse en montrant que plusieurs administrateurs participent &#224; des cercles &#171;r&#233;seau&#187;, comme c&#8217;est le cas de Damien, membre du CODIR, qui rassemble tous les dirigeants des SCIC r&#233;gionales membres du r&#233;seau Enercoop.</p></fn>
<fn id="n12"><p>Entretien avec Julie, 39 ans, salari&#233;e Enercoop R&#233;gion, 25 octobre 2022.</p></fn>
<fn id="n13"><p>Extrait du journal de terrain. Observation d&#8217;une r&#233;union du cercle Coordination, 25 octobre 2022.</p></fn>
<fn id="n14"><p>Extrait d&#8217;un message publi&#233; par Mathieu sur le Village, r&#233;seau social des soci&#233;taires d&#8217;Enercoop, le 18 octobre 2022.</p></fn>
<fn id="n15"><p>Extrait du journal de terrain. Observation d&#8217;une r&#233;union du &#171;cercle de coordination&#187;, 24 mai 2022.</p></fn>
<fn id="n16"><p>Idem.</p></fn>
<fn id="n17"><p>Idem.</p></fn>
<fn id="n18"><p>Extrait du journal de terrain. R&#233;union du conseil d&#8217;administration d&#8217;Enercoop R&#233;gion, 24 mai 2022.</p></fn>
<fn id="n19"><p>Notons que le petit nombre de salari&#233;s dans la SCIC &#233;tudi&#233;e, s&#8217;il correspond assez bien au nombre moyen de salari&#233;s dans ce type d&#8217;entreprise, n&#8217;a pas permis d&#8217;observer certaines autres limites ayant pu &#234;tre associ&#233;es &#224; l&#8217;introduction de l&#8217;holacratie. Ainsi de la diversit&#233; de r&#233;ception par les salari&#233;s de ce type de m&#233;thode (<xref ref-type="bibr" rid="B5">Bonnemaizon et B&#233;ji-B&#233;cheur, 2018</xref>) ou du recul du dialogue social qu&#8217;elle peut engendrer (<xref ref-type="bibr" rid="B22">Ollivier et Rospab&#233;, 2022</xref>).</p></fn>
</fn-group>
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<title>R&#233;f&#233;rences</title>
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